05 janvier 2016

Théo Ceccaldi et Roberto Negro - Babies







Théo Ceccaldi : violon, alto
Roberto Negro : piano, objets

 
Qui a eu le plaisir de voir Théo Ceccaldi et Roberto Negro s’adonner en live à l’improvisation totale sait combien ils parviennent à plonger très profondément dans l’interaction. Le temps passé ensemble a joué pour eux, et ils sont aujourd’hui détenteurs d’un véritable trésor, la capacité à faire disparaître les phases d’approche et « approximations » durant lesquelles les improvisateurs tâtonnent à la recherche d’un terrain commun propice au développement d’une intention partagée. Ils se connaissent si bien, et ont une telle acuité dans l’improvisation que tout ce qu’ils jouent semble composé, travaillé. Les formes des morceaux excluent la linéarité au profit d’un dialogue plein de reliefs où les changements d’intensité et les mouvements harmoniques adviennent naturellement. 

La totalité de la matière de ce disque est issue de l’enregistrement de deux concerts donnés au Triton en juillet 2015, et dont on peut voir un set complet sur le site du club.

Outre qu’il met en valeur les deux musiciens tant dans la plastique de leur jeu que dans la luxuriance de leurs idées, ce magnifique enregistrement, nécessairement une photographie d’un phénomène éphémère, donne à entendre de somptueux échanges, clairs et engagés, mais aussi étonnamment figuratifs, sensuels, sensibles. « Biberon » est par exemple un moment plein d’émotion. Les influences transpirent çà et là. Mais aussi diverses soient-elles, elles participent d’une esthétique dont les deux musiciens sont dépositaires, et avec eux le Tricollectif tout entier, qui dans son ensemble synthétise et cristallise un grand nombre de vocabulaires pour créer son propre langage, qui se démultiplie à l’envi au fil des groupes qui se montent et des répertoires qui se créent. Cet aparté n’est pas anodin, car ce duo est un des nombreux membres de la structure tentaculaire qu’est le collectif. Les projets et rencontres s’enchainent, se multiplient, parfois durables, parfois transitoires. C’est probablement cette dynamique d’incessante remise en question qui permet à cette famille de musiciens de savoir comme personne s’engouffrer instantanément dans la moindre brèche ouverte par l’autre. Une prise de risque qui débouche sur de surprenants élans simultanés, comme par exemple les virages pris durant les plongées dramatiques sur « Hoquet », ou sur de longues mises en tension comme celle qui sous-tend le titre « Ninin ».

Ici se joue, toujours avec ce mélange étonnant de rigueur et de folie, une conversation marquée par l’évidence. Comment être plus en phase que le violon et le piano sur le palpitant « Couffin » ? Il est étonnant de voir et d’entendre ce processus de création, et l’apparente décontraction avec laquelle il est mis en œuvre. Quelques fourchettes placées entre les cordes du piano et mises en balancement et hop, c’est tout une histoire qui démarre, avec des épisodes, des rebondissements, petit balai de gestes minimaux disposés avec goût (« Bavoir »). Les babies, seraient-ils de petits êtres dénués de doute ? Sûrement. Ils prennent ce qu’ils ont sous la main, ce qui vient, utilisent ça comme ça leur chante. Ils saisissent, secouent, jettent et mâchouillent. Leurs passions musicales sont leurs jouets, et ces compositions instantanées sont les histoires qu’ils s’inventent, sans se poser de question. Ils s’éclatent et nous avec. Car au-delà de l’intérêt que peut (doit ?) susciter la qualité de la performance, c’est avant tout la beauté du résultat qu’il convient de mettre en exergue. Jusqu’à la dernière plage apaisée, notre attention est tenue en éveil et notre plaisir total. Gageons que nos chérubins ne s’entichent pas de pareil vocabulaire, mais puisqu’on est entre grandes personnes on peut se le dire : ça froisse, bordel !

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