08 octobre 2015

Rémi Gaudillat et Bruno Tocanne - Canto de multitudes






Lucia Recio : voix
Elodie Pasquier : clarinette et clarinette basse
Rémi Gaudillat : trompette et bugle
Bernard Santacruz : contrebasse
Bruno Tocanne : batterie



Chanter pour se donner du cœur à la lutte. Chanter pour ne pas se taire, jamais.

Chanter, écrire, jouer, décrire, déjouer.

Il y a là une préoccupation qui est au centre du propos du collectif ImuZZic, dont Rémi Gaudillat et Bruno Tocanne sont deux piliers. La musique qu’ils proposent sur Canto de multitudes renvoie immédiatement à d’autres chants où transpire la nécessité du combat, comme « L’armée des poètes » sur Le chant des possibles ou « Le chant des Canuts » sur Libre(s)Ensemble. Le trompettiste et le batteur s’inscrivent avec ce nouveau répertoire dans la continuité logique de leurs précédents efforts, et il paraît naturel qu’ils décident, aux côtés de Lucia Recio, Elodie Pasquier et Bernard Santacruz, d’exploiter le Canto General de Pablo Neruda, volumineux recueil de poèmes écrits dans la clandestinité durant son exil précipité par une dénonciation des exactions du dictateur Gonzàlez Videla devant le Sénat Chilien.

De ce recueil ont été tirés quelques textes, traduits en français malgré de nombreux mots et passages restitués en espagnol. Ces textes, puissamment imagés et émouvants, sont intégrés à la musique du quintet de différentes manières. C’est la récitante / chanteuse Lucia Recio qui a charge de les faire vivre à travers la musique du quintet, ce qu’elle fait de la plus belle manière qui soit, en trouvant un juste équilibre entre le respect des textes originaux et leur appropriation, par un étonnant et sans cesse renouvelé travail sur la forme. Les textes en question sont déclamés, chantés, susurrés. Mais vécus, à chaque fois.  Elle les habite et trouve nombre d’angles inattendus pour les corréler aux compositions sublimes du trompettiste, imprimant à cette matière littéraire une profonde musicalité. 

Le fait que les textes prennent une part importante dans l’expression collective centre le propos sur la poésie de l’auteur chilien et sur son message, plus ou moins explicite selon les passages choisis. Pour autant, il n’y a pas un instant, pas une mesure, qui ne soit inondée de musique. Les thèmes, collection d’hymnes où s’étreignent blues et influences hispanisantes, chanson et musiques libres,   sont tous d’une beauté déconcertante. Mieux encore, ils représentent, au-delà de leur esthétique propre, de fantastiques sources d’inspiration pour les musiciens. Tous les cinq s’en emparent et les subliment au long de parties qui laissent une large place à la spontanéité. Et s’il convient de souligner l’élégance audacieuse dont chacun fait preuve, c’est avant tout l’élan collectif qui nous amène à parcourir, encore et encore, les moindres recoins de ces pièces dont la profondeur semble insondable. On y perçoit aussi bien la complainte que la défiance, et il se dégage de ce disque un lyrisme vacillant entre des émotions sombres ou totalement positives qui se complètent naturellement puisqu’on parle ici de notre capacité à nous relever, pour avancer. Ce qui implique paradoxalement l’acceptation et le rejet, le deuil et l’espoir.

Tout cela éclate dans cette musique de révolte, où l’âpreté côtoie le velours, où les voix s’organisent en rangs serrés puis goûtent leur liberté. Ensemble, pour les autres. Manière de mettre en musique ce qu’écrivit Neruda :

« Qu'aucun de vous ne pense à moi.
Pensons plutôt à toute la terre,
frappons amoureusement sur la table.
Je ne veux pas revoir le sang
imbiber le pain, les haricots noirs,
la musique: je veux que viennent
avec moi le mineur, la fillette,
l'avocat, le marin
et le fabricant de poupées,
Que nous allions au cinéma,
que nous sortions
boire le plus rouge des vins. »

Paru sur l’excellent Petit Label et orné d’un superbe visuel, Canto de Multitudes est un disque poignant, une déclaration de guerre à la bêtise qui, malheureusement, gagne ces temps-ci de nombreuses batailles. C’est aussi, l’interprétation simple et rayonnante de la chanson « Patria de multitude » signée par Eduardo Carasco qui conclut l’album nous laisse sur cette certitude, une déclaration d’amour à ce qu’il nous appartient de devenir.

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