17 juin 2015

Orchestre National de Jazz – Europa Berlin







Olivier Benoît : guitare, composition et direction artistique



Jean Dousteyssier : clarinettes
Hugues Mayot : saxophone alto 
Alexandra Grimal : saxophones tenor et soprano 
Fabrice Martinez : trompette et bugle
Fidel Fourneyron : trombone et tuba 
Théo Ceccaldi : violon et alto
Paul Brousseau : claviers
Sophie Agnel : piano 
Bruno Chevillon : basse, contrebasse et conseil artistique
Eric Echampard : batterie






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Chapitre 2
 Où il sera question de recentrage, d’inversion de forces, d’environnement lacustre et de série télé des années 80.
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Qui s’est penché sur le fabuleux Paris qui ouvrait le périple européen de l’Orchestre National de Jazz ainsi que le mandat de son directeur artistique doit avoir en mémoire le son du groupe, sa puissance, et sa capacité à se décomposer en petites cellules imbriquées. De ce point de vue, Berlin n’est plus une surprise. Il constitue une suite logique au premier chapitre, mais avec une différence notable : la musique est plus centrée. Ce n’est pas mieux ni moins bien, c’est un autre parti-pris. Là où Paris était le théâtre de parties très contrastées, Berlin inspire à Olivier Benoit une musique plus linéaire, dans le son comme dans l’énergie. Exit, notamment, les épisodes heavy metal, les langueurs minimalistes. Il y a ici une constance qui sied à la réputation de nos amis d’outre-Rhin.


Pourtant, ce n’est pas le comportement des gens qui inspire le guitariste, mais l’architecture des villes. Quoique. De Berlin, il retient la largeur des voies, plus adaptées aux déambulations du Berlinois d’aujourd’hui que les ruelles tarabiscotées de Paris ne le sont à celles des gens pressés qui les arpentent. D’où peut-être une volonté d’amener sans traîner les compositions au cœur de leur propos, de rendre le procédé narratif plus concis, et d’octroyer plus de temps à l’éclosion des énergies par la répétition de motifs. C’est de cette circulation facilitée que profite le trombone de Fidel Fourneyron sur « L’effacement des traces ». Il y évolue sans entrave, glissant ses notes coulissées au cœur du trafic instrumental tout en captant ses flux. 


L’ONJ paraît assagi (sagesse qu'il convient de relativiser car c'est quand même la folie...). Peut-être est-ce Berlin qui l’y oblige. Je n’ai pas le plaisir de connaître cette ville, et la vois comme une capitale arty que l’histoire a précipité vers l’avant. J’imagine ses résidents actifs et ouverts, ses rues dépareillées, sa jeunesse curieuse. Je ne fais qu’imaginer mais la musique de Berlin colle bien à l’image que je me fais de la ville. Elle pétille, elle est affirmée, solide. Quelques indices disséminés çà et là m’incitent tout de même au rapprochement entre la musique et les gens. Dans « Metonymie », n’est-il pas à deux reprises question de sortir l’individu de la masse ? Berlin serait donc une formule facile pour désigner ceux qui l’habitent ? Toujours est-il que d’une dynamique collective s’échappent tour à tour Alexandra Grimal et Jean Dousteyssier, avec à chaque fois une vitalité un peu folle qu’exacerbe la rythmique de l’impressionnant tandem Chevillon / Echampard. Comme si d’une vue d’ensemble de la ville on zoomait sur des personnes, les solos féroces de l’une et de l’autre étant le reflet d’une activité qui déborde. C’est aussi le cas pour la prise parole de Sophie Agnel sur « Oblitération », qui constitue une inversion des forces en place dans le morceau (rectitude et puissance orchestrale, instabilité et souplesse de la petite formation), ou pour celle de Paul Brousseau sur « Détournement », libre et engagée.


Si l’on m’autorise à poursuivre mon raisonnement fantaisiste, l’extraordinaire solo de Hugues Mayot qui s’étend sur la quasi-totalité des 6 minutes de « Réécriture » peut symboliser l’influence positive du lieu sur la personne. Le résident peut-il être porté par sa ville comme le saxophoniste l’est par l’orchestre ? Peut-être. L’énergie de la cité pousse l’homme, l’homme participe à rendre sa cité énergique. Le morceau, pour le coup, est dynamité par le saxophone alto. 


Dans ce disque il y a beaucoup de joie, de l’allant. Une urgence urbaine aussi, tempérée par des textures soyeuses et de brefs apaisements. Ceux-ci sont pareils aux temps suspendus de la ville. Comme le silence d’une station de métro avant l’arrivée de la rame et son cortège de stridences. Comme le plan d’eau, au milieu du relief des bâtiments. Berlin est à taille humaine, visiblement. La sensibilité du violon de Théo Ceccaldi sur la deuxième partie de l’introduction de « Révolution » renvoie à cette promiscuité, par la suite diluée dans une grandeur que survole fièrement la trompette de Fabrice Martinez.


Tel Hannibal dans l’Agence tous risques, Olivier Benoît se tient plus en retrait. Non pas dans le jeu collectif, qu’il nourrit avec toujours autant de verve et d’inventivité, mais en tant que soliste. Il s’accorde tout au plus quelques instants de poésie acide cachés en fin de programme. Comme un pas en arrière. C’est qu’il s’apprête à poser sa guitare et à sortir de scène, pour mieux superviser ce qui s’y passe. Mais avant ça, profitons de ce fantastique répertoire. Il faut du temps pour en faire le tour. Après seulement, nous irons à Rome.   


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