10 octobre 2014

Trio à lunettes - Les yeux du Bouillon






Quentin Biardeau : saxophones tenor et soprano
Leo Jassef : piano
Théo Lanau : batterie



Ce n’est pas qu’à travers une allusion au surveillant de Petit Nicolas de Sempé, un texte aux lignes de fuites grammaticales aléatoires ou les dessins naïfs de Serge Delaunay qui ornent la pochette que le Trio à lunettes, formation du Tricollectif, se laisse aller à ignorer les sirènes de l’âge adulte et sa prétendue sagesse. C’est aussi par la fraîcheur (on ne parlera pas de verdeur pour des musiciens si décidés à refuser toute facilité), la spontanéité de leur musique, qui peut sembler éparpillée à l’auditeur peu attentif, mais révèle de grandes qualités de mise en place, d’expressivité personnelle et collective. Cette musique, à défaut d’être libre (elle s’articule parfois autour de sérieuses contraintes liées à l’écriture), est avant tout basée sur des élans spontanés, qui défilent le long de morceaux aux architectures aussi alambiquées que les histoires que se racontent les enfants.

Cette suite de titres hétérogènes est pourvu d’une cohérence dont il est ardu de trouver la source. On a l’impression au début qu’il sera question d’une sorte de poésie mystérieuse née de la superposition de motifs, puis au terme de plusieurs minutes hypnotiques, les trois musiciens plongent dans une communication minimale, presque bruitiste. Ils s’arrêtent parfois de jouer comme un gamin qui passe son tour pour profiter du spectacle que représente la partie des autres. On les croit partis à fond de train dans un jeu abstrait, et ils trouvent le moyen de réintroduire de la stabilité, ce que fait avec beaucoup de finesse Théo Lanau en surimpression d’un épisode chahuté du piano sur « Dream 500 ». On pense que cette musique part de peu pour enfler, s’élever… Et c’est un tout autre scénario qui nous est proposé, comme cette lente plongée vers le silence de « Sehol ». On les croit calmes, et les voilà qui s’excitent, courent en tous sens dans un court morceau dont l’énergie est libérée (« Gégène »), et où Quentin Biardeau joue au sale gosse surdoué qui a tout comprit des conversations d’adultes (jeu free totalement maîtrisé, avec du fond et tout…). On pense qu’ils se cantonneront à une musique organique et surgit soudain une suite d’accords joués sur un petit clavier, avec un son plein, qui glisse sur l’espace, contrairement aux déferlements d’accords insaisissables qu’affectionne Léo Jassef. On croit qu’ils se dispersent, mais nous livrent en ultime pied de nez un titre où ils se montrent tous trois mélodiques et centrés « Ou mais comment ?!! ».

Durant les soirées tricot à la générale, ils débarquent en costard avec des chapkas argentées, comme des gamins qui se font un costume de cosmonaute avec les chaussures de papa et une passoire sur la tête.

En fait ils ne respectent rien, ceux-là. Hormis sûrement l’appétit de l’amateur de jazz, qui pourra avec eux partager un goûter délicieux, sucré-salé-acidulé, en prenant soin de laisser à la porte ses freins à la fantaisie. C’est cool.

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