15 septembre 2014

Mark Turner Quartet- Lathe Of Heaven







Mark Turner : saxophone tenor
Avishaï Cohen : trompette
Joe Martin : contrebasse
Marcus Gilmore : batterie

On a pris l’habitude d’écouter Mark Turner sur des productions ECM. C’est sur le label Munichois que sont sortis les derniers disques du trio Fly, du quartet de Billy Hart, et le saxophoniste figure sur le dernier disque de Stefano Bollani (Joy In Spite Of Everything) ainsi que sur le New York Days d’Enrico Rava. Mine de rien, Lathe Of Heaven est le premier disque que Turner sort sous son nom pour la firme de Manfreid Eicher. Ce qui n’est pas surprenant tant le mode d’expression du saxophoniste colle bien aux exigences plastiques du producteur.

Mark Turner est un musicien mystérieux. Son jeu semble être une extension de sa personne, et son écriture une extension de son jeu. Il est discret, calme, mais son regard est intense. Ses phrases au saxophone ne sont jamais démonstratives, elles se développent en volutes élégantes, mais son rapport au son, les notes qu’il va chercher sur l’ensemble de la tessiture étendue de son instrument participent à la mise en tension de son expression. Les thèmes qu’il écrit se retiennent ou se chantent difficilement, sont emprunts d’un lyrisme trouble et constitués de longues notes et de vifs soubresauts. Mais ces thèmes, qu’il harmonise ici avec beaucoup d’esprit, sont de fantastiques points de départ pour l’improvisation et participent à donner à sa musique une ambiance à la fois sombre et chaleureuse. Pas de brillance ici. La musique de Mark Turner se dérobe sous les pas du visiteur pressé. Elle montre ses beautés à l’observateur patient. 

Le saxophoniste a cette fois opté pour un quartet sans instrument harmonique, lui qui avait plutôt l’habitude de s’entourer de musiciens qui enrichissent considérablement la masse sonore, comme Brad Mehldau, Edward Simon, Kevin Hays ou Kurt Rosenwinkel. Pour autant, la présence de l’excellent Avishaï Cohen autorise un travail sur l’harmonie plus explicite qu’au sein du trio Fly. Ce quartet, que complètent Joe Martin et Marcus Gilmore, est donc une sorte de compromis qui lui permet par son instrumentation de suggérer l’harmonie comme il aime le faire, tout en la matérialisant par de subtiles associations de notes avec la trompette. 

Le quartet sert avec beaucoup d’à-propos la musique de Turner. Avishaï Cohen en termes de placement et de développement du propos musical, propose un parfait complément aux arabesques du saxophoniste. Il préfère aux cascades de notes des à-plats qui mettent en valeur sa sonorité à la fois tranchante et veloutée. L’inspiration ne fait défaut ni à l’un ni à l’autre, et c’est en bonne intelligence que se mettent en place par moments des solos parallèles, avec deux discours qui restent lisibles sans rogner sur leur créativité. La section rythmique apporte également du contraste à l’ensemble puisque les lignes épurées et délicatement chaloupées de Joe Martin se marient étrangement bien avec le jeu foisonnant de Marcus Gilmore, qui lui n’oublie jamais de faire chanter ses cymbales. Le quartet dans son ensemble est donc assujetti à des architectures étonnamment solides aux vues de l’étrange répartition des masses. Dans ce contexte mouvant et ces effets clair-obscur, la dimension mélodique est comme diffractée et le fil narratif déroulé doucement, avec une attention particulière portée à la rétention des évidences.

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