10 septembre 2014

Henri Texier joue Mingus Ah Hum - Le passé dans le futur






Sébastien Texier : saxophone alto, clarinette, clarinette alto
François Corneloup : saxophone baryton
Nguyen Lê : guitare, effets
Armel Dupas : piano, clavier
Henri Texier : contrebasse
Louis Moutin : batterie


Le festival de Jazz de La Villette fait cette année un focus sur « l’année magique du jazz », 1959, en demandant à un certain nombre d’artistes programmés de proposer leur vision d’un album culte de ce cru pas comme les autres. Kind Of Blue, Giant Steps, Time Out, Blowin’ The Blues Away ou encore The Shape Of Jazz To Come sont donc confiés à des musiciens de tous horizons. C’est dans le cadre de ce Marathon 1959  que l’un des disques majeurs de Charles Mingus (et donc du jazz), Mingus Ah Hum, a été confié à Henri Texier.

C’est avec son nouveau Sky Dancers quintet augmenté de François Corneloup que le contrebassiste a, brillamment disons-le de suite, relevé ce défi. Car défi il y a, forcément, quand on s’attaque à la relecture d’un classique aussi parfait. De plus, Mingus avait une manière très singulière de faire sonner ses orchestres, de les confronter à une instabilité propice à la mise en tension des musiciens, indispensable au moment de mettre ses tripes sur la table. Il faut dire que le répertoire de ce disque ne prête pas à la nonchalance.  On y trouve, entre autres titres dont la signification m’échappe probablement, le « Fables Of Faubus », brûlot dénonçant les décisions (et les pensées, par extension) de Orval E. Faubus, à l’époque gouverneur de l’Arkansas, qui déploya des forces militaires pour empêcher de jeunes étudiants noirs de rentrer dans un établissement scolaire à Little Rock. Un mec bien, en somme. Mingus avait prévu des paroles pour ce morceau, mais n’obtint pas l’autorisation de Columbia de les faire figurer sur le disque. Le contrebassiste se contenta de la musique pour délivrer son message, ce qui fait que l’interpréter nécessite plus que des moyens techniques. On retrouve aussi dans Mingus Ah Hum l’émouvant hommage à Lester Young, « Goodbye Pork Pie Hat ». De la rage et de l’amour, donc, dans cette musique.

Confier ce monument à Henri Texier a du sens. Pour la rage, et pour l’amour. Et aussi parce que Texier, à l’époque de la sortie de ce disque, était de ceux qui se prenaient cette musique en pleine poire. La musique des géants, des grands frères américains. Jouer cette musique est toujours nécessaire parce qu’elle est intemporelle, ou définitivement sublime, mais aussi parce que les messages qu’elle porte sont malheureusement toujours d’actualité. Parce qu’on n’aurait jamais dû entendre parler de Ezell Ford et Michael Brown. Parce qu’on a la foutue mauvaise manie de donner du crédit aux Faubus d’aujourd’hui. 

C’est donc, une fois encore, l’artiste concerné autant que le musicien ou le meneur d’homme qui s’exprime à travers ce répertoire. Henri Texier a joué le jeu. La quasi-totalité des morceaux du disque original ont été réinterprétés. Mingus n’a pas servi de faire-valoir, mais c’est bel et bien son œuvre qui a été jouée, de manière à la fois fidèle et distanciée. Fidèle car les thèmes n’ont pas été remâchés. Le sextet est resté au plus près de l’écriture de Mingus, si bien que lorsque le concert démarre, l’auditeur est transporté. On est plus à La Villette, là, on est chez Charlie. Faut se tenir à carreau et bien ouvrir ses esgourdes, on n’est pas là en dilettante. Le groupe swingue méchamment, le son est magnifique (celui de l’orchestre, bien sûr, somme de toutes ces sonorités maîtrisées par chacun, mais aussi celui qui sort des enceintes, que l’on doit à Charles Caratini). L’énergie est là, en termes de puissance, d’intensité, de rythme. Et le groupe prend ses libertés. Fulgurances rock de Nguyen Lê (qui contribue par ailleurs de fort belle manière au son d’ensemble), utilisation d’effets électroniques par le guitariste et Armel Dupas (que j’écoute en live pour la première fois et avec beaucoup de plaisir), embardées tranchantes et voluptueuses des saxophonistes, rythmiques polymorphes… Cette version de Mingus Ah Hum n’est pas présentée sous cadre en couleurs sépia. Cette toile est emplie de matières palpables et de couleurs vives. Elle est parsemée de surépaisseurs grattées par le jeu collectif pour apporter des effets de griffure, des textures inattendues. Elle est parsemée de teintes fondues et de ruptures de tons. Les solistes ne boudent pas leur plaisir, et on les comprend. Le répertoire, et la lecture qu’en propose Henri Texier sont propices au lâcher prise, et les prises de parole, en totale cohérence avec la démarche du contrebassiste, sont chargées à part égale de tradition et de modernité. La grande halle est ravie. 

Je n’ai pas encore eu le plaisir d’entendre le nouveau quintet d’Henri Texier jouer son répertoire. Ce concert souffle sur les braises de mon impatience. Car Henri, comme Charles, est de ces musiciens dont on sait que les intentions musicales ne sont pas fortuites. Son évocation du monde Amérindien est à coup sûr magnifique. Et son message certainement brûlant.





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