30 août 2014

Louis Sclavis Quartet - Silk And Salt Melodies





Louis Sclavis : clarinette basse
Gilles Coronado : guitare
Benjamin Moussay : piano, rhodes
Keyvan Chemirani : percussions


Le sel et la soie.
Le sel, dont Louis Sclavis saupoudre sa musique pour qu’elle ait du goût. La soie, dont il la pare toujours un peu plus, drapant sa fougue d’une lisse étoffe de sensibilité. Ces mélodies de sel et de soie sont à l’image des chemins qu’aime emprunter le clarinettiste : elles sont belles et inattendues, sinueuses et jalonnées de surprises. Car au détour d’un virage, le chemin dévoile un paysage inespéré, comme une phrase de Sclavis peut ouvrir la composition sur le champ des possibles. Les distances importent peu, alors. On effleure l’horizon du bout des doigts, et le moindre relief donne le vertige.
Ces sensations, nous les avions déjà eues à l’écoute de son précédent disque, Sources, enregistré avec l’excellent Atlas Trio, qui devient ici un quartet avec l’arrivée du percussionniste Keyvan Chemirani. Et nous voilà partis pour un nouveau voyage, car l’arrivée de ce percussionniste apporte à la musique ce dont Sclavis avait voulu la priver précédemment : un rythme explicite. L’Atlas Trio évoluait dans une sorte de flottement perpétuel, le trilogue étant magiquement ancré dans une matière intangible. Aujourd’hui, c’est justement avec le rythme, entre les rythmes, autour d’eux que s’organise le discours multiple. Benjamin Moussay et Gilles Coronado sont toujours aussi libres, Sclavis toujours aussi habité. Mais la musique est portée par un mouvement, hypnotique et régulier ou saccadé et générateur d’accidents. Elle est portée comme le voyageur par le chemin qu’il arpente, et qui peut favoriser la marche ou la contrarier, influant nécessairement sur les regards portés alentour.
Cette idée de déplacement sous-tend la musique du quartet, qui embrasse toutes les directions pourvu qu’elle ne soit pas dans son dos. Les routes sont ainsi omniprésentes, ne serait-ce que celles suggérées par le titre de l’album : les routes du sel, dont une célèbre qui longeait le fleuve Niger, les routes de la soie… Ces deux seuls mots peuvent évoquer des goûts et des matières, mais aussi une infinité de lieux. Les notes du quartet font de même. L’album s’ouvre sur « Le parfum d’exil », titre invitant lui aussi à une synesthésie du voyage. « L’autre rive », c’est le jeu collectif et accidenté qui, au terme d’un cheminement serein, donne suite à une longue et magnifique introduction en piano solo de Benjamin Moussay. Dans « Dust & Dogs », le clarinettiste évoque l’âpreté des pistes sur lesquelles le soleil tape, et où les chiens errants piétinent une poussière qui refuse l'immobilité. La musique se tend comme le voyageur sort de la torpeur de la route en aperçevant « Des feux lointains ». De « Cortège » il est aussi question, sans que l’on sache bien s’il se déplace pour accompagner un départ ou fêter une arrivée. Car la musique, douce et épicée, porte autant de joie que de détresse. A l’image du Monde que des sentiers, des chemins, des pistes et des routes griffent afin d’être témoins des mouvements des hommes, l’expression musicale du quartet n’est pas figée dans un sentiment, elle ne vie au contraire que grâce à leur multiplicité. 
Ces impressions contraires émanent d’un propos collectif laissé ouvert à tous vents, que peuplent les grappes de notes mystérieuses de Benjamin Moussay, les discrètes fragrances rock délivrées par la guitare de Gilles Coronado, que le vent tiède des rythmes persans viennent juste adoucir. Keyvan Cemirani, qui à l’habitude de jouer avec le jazz (on a pu l’entendre aux côtés de Renaud Garcia-Fons, de Sylvain Luc, et le Chemirani Trio familial s’aventure volontiers sur les terres de l’improvisation), privilégie les percussions à peaux jouées mains nues, ce qui renforce l’aspect organique, presque tribal parfois, des propositions de Sclavis. 
Les compositions sont magnifiques, faites de mélodies fortes, prenantes, développées dans une abondance d’idées contenues dans un jeu discret, par le biais d’improvisations non ostentatoires où la répartition des rôles, tout particulièrement ceux du pianiste et du guitariste, reste une recette inimitable. Tous deux sont à l’origine de nombreux apports mélodiques, d’accords riches et aériens, de subtils jeux sur la couleur des sons, de contrechants, qui s’imbriquent, s’alternent et se complètent comme dans un rêve. 
Ce rêve là, ce tourbillon de mélodies salines et de rythmes soyeux, est de ceux qui résistent au réveil. Il est des rêves qui nous font enfiler nos godasses et nous incitent à aller user leurs semelles. Pour une vue, une rencontre, ou juste pour le plaisir de cheminer. Louis Sclavis, éternel voyageur, nous propose un nouveau détour. Curieux et rêveurs seront bien inspirés de le suivre à la trace.


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