03 décembre 2013

Didier Levallet – Voix croisées



Sylvaine Hélary : flûtes
Airelle Besson : trompette
Céline Bonacina : saxophones
Didier Levallet : contrebasse
François Laizeau : batterie


Avec ce nouveau quintet, Didier Levallet donne une continuité cohérente à plusieurs de ses réalisations, renforce quelques complicités musicales et ouvre son univers à de nouvelles voix. En effet, ce n’est pas la première fois qu’il dirige une formation où la section rythmique est complétée par trois instruments à vent puisqu’en 1981, il enregistrait le magnifique Ostinato avec un quintet dont la frontline était composée de trois saxophonistes, Jean Querkier, André Jaume et Jef Sicard. Par rapport à cet enregistrement, la posture de la contrebasse n’a pas changé. Elle reste tout à la fois discrète et centrale, solidement arrimée sur ses  lignes obsédantes mises en valeur par une sonorité puissante et, d’une certaine manière rustique, entendez boisée. Le contrebassiste a également gardé le goût des thèmes harmonisés dont les solistes peuvent s’échapper sans en altérer la profondeur. Mais si depuis 1981 sa musique reste d’une fraîcheur intacte, la pensée musicale a fait son chemin, et les nombreuses expériences menées avec des formations étendues (notamment l’ONJ, ou l’on retrouvait déjà François Laizeau) et des formations privilégiant les cordes ont laissé des traces dans le raffinement de l’écriture, si bien que les harmonies et alliances de timbres entre la flûte, la trompette et le saxophone prennent ici une dimension particulière. Toujours pour parler de suite logique, il me semble important d’évoquer son précédent disque, Songes, silences…, sorti l’an dernier sur le label sans bruit. François Laizeau et Airelle Besson étaient déjà de la partie, et les retrouver dans ces voix croisées amène forcément à envisager un lien entre les deux disques. C’est le cas, évidemment, dans la mesure où l’on perçoit de nouveau l’incidence du jeu de Airelle Besson sur le son d’ensemble, avec son lyrisme délicat aux reflets mordorés. On peut enfin supposer que « Siegfred », titre laconique au thème éclaté en notes éparses, est un hommage au pianiste qui fit un bout de route avec le contrebassiste, Siegfred Kessler.

Pour donner forme à ses envies d’enchevêtrements mélodiques et de textures originales, Didier Levallet à choisi l’option de faire se rencontrer trois voix aux identités bien marquées, chacune des musiciennes ayant développé un univers qui leur est propre. On imagine les difficultés qui peuvent naître d’une telle initiative. Non pas que l’on puisse douter des facultés ou efforts d’adaptation des unes ou des autres, mais il se trouve que les parcours respectifs de la trompettiste, de Sylvaine Hélary ou de Céline Bonacina ne sont pas vraiment similaires, et qu’elles ont peu l’habitude, même si l'on pourra à coup sûr me prouver le contraire par mille exemples, de côtoyer les mêmes « familles » de musiciens. Il fallait donc, pour que leur présence soit justifiée par autre chose que leurs talents d’instrumentistes, générer par l’écriture des tableaux au sein desquels chacune pourrait user de sa propre palette de couleurs, s’exprimer librement sans étouffer les autres ni mettre en péril l’équilibre et la cohésion du répertoire. Mieux encore, faire de ces tableaux un endroit propice au mélange de leurs palettes. C’est totalement réussi, et les compositions, magnifiques, sont autant d’occasions de mettre en lumière les unes et/ou les autres. Ainsi Airelle Besson trouve-t-elle matière à développer de somptueuses phrases cuivrées sur « Antigone’s Choice » ou sur « Le dur désir de durer », un superbe thème qui semble s’auto-alimenter, se faire renaître plus fort et plus beau encore. La trompette aérienne et personnelle de Besson y est portée par la rythmique bien sûr, mais aussi par de jolis fragments mélodiques harmonisés par la flûtiste et la saxophoniste. Céline Bonacina dispose également de pièces de choix. Et si elle déploie sur « Candide » un jeu tout en dynamiques et en cascades de notes, elle trouve à de nombreuses reprises l’occasion de jouer, comme elle l’affectionne, de manière très dense. Didier Levallet ne s’y est pas trompé, et lui confie, entre autres passages délectables, le soin de propulser deux morceaux relativement courts mais diablement entraînants (« La jetée », et « Adelie », sur lequel elle entrelace son jeu a celui de la trompettiste). Sylvaine Hélary, dont l’éventail de flûtes est à l’image de la richesse de ses idées, apporte à la musique une grande fraîcheur et une sensibilité liée tout autant à sa sonorité douce et venteuse qu’au mélange de force et de fragilité qui émane de ses phrases sans cesse redessinées. Des titres comme « Alicia’s Walk » ou « Traversée d’un temps immobile » sont fortement marqués par sa belle personnalité.

L’album tout entier est un festival, une célébration. Les voix, effectivement, se croisent. Mais elles se soutiennent aussi, se tournent autours. Elles papillonnent, investissent avec grâce les larges espaces laissés par une section rythmique qui reste majoritairement concentrée sur son travail de soutient et sa fonction pulsatile. Cela n’empêche pas les deux messieurs d’interagir, bien au contraire. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter la manière qu’a François Laizeau de dialoguer avec Airelle Besson durant le solo de la trompettiste sur « Alicia’s Walk », ou de se laisser absorber par l’histoire que la contrebasse nous conte sur « Sound Friction », ralliant peu à peu à sa narration les instruments à vents qui architecturent avec bon goût et retenue un éparpillement mélodique plein d’élégance.

Sur le papier atypique de par son instrumentation et les noms qu’il réunit, ce quintet s’impose finalement comme une évidence. Bien sûr qu’il fallait réunir ces trois voix. Bien entendu, la justesse de leurs échanges et leur complémentarité va de soi. Evidemment, Les lignes solides de la contrebasse et le drumming chantant de Laizeau positionnent les solistes dans un environnement propice à l’épanouissement de leurs jeux. Naturellement, ce disque est de ceux qui s’accommodent aussi bien des silences nocturnes que des mouvements dispersés du jour. Indéniablement, il s’agit d’un grand beau disque.



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