01 novembre 2013

Dennis González Yells At Eels- Colorado At Clinton





Dennis González : Trompette, cornet
Aakash Mittal : Saxophone alto
Aaron González : Contrebasse
Stefan González : Batterie


Le trio que forme le trompettiste texan Dennis Gonzalez avec ses fils Aaron et Stefan, a pris la bonne habitude d’inviter, du moins sur ses disques sortis sur le label Ayler Records auquel il est fidèle, des musiciens qui constituent à chaque fois une épice surprenante permettant de varier les saveurs d’une recette familiale qui a fait ses preuves et constitue un point de départ solide pour une multitude de déclinaisons. Après avoir invité le complice Rodrigo Amado, que les frères côtoient par ailleurs au sein du quartet de Luis Lopes, le saxophoniste Tim Greene et le batteur Louis Moholo-Moholo, ou, plus récemment, le tromboniste Gaika James et le batteur Alvin Fielder, c’est au tour de Aakash Mittal de s’insinuer dans la musique ouverte et mouvante de Yells At Eels.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que chez les González, on sait recevoir. Surtout lorsque l’enregistrement d’un disque est une occasion de retrouver un proche (Aakash Mittal et Stefan González sont des amis d’enfance) et de partager avec lui un peu plus qu’un moment solennel. Beaucoup d’espaces sont de fait offerts au saxophoniste, dont leu jeu caractérisé par un double ancrage (s’y mélangent l’angularité ou les foudroiements du jazz d’avant-garde américain et l’approche modale et les intonations de la musique Indienne) est particulièrement mis en valeur dans « Shades Of India », avec son introduction mystique et son développement basé sur une incandescence Coltranienne. Le saxophoniste amène de la brillance et des couleurs qui diffèrent de celles qu’affectionne le trompettiste.

Et c’est bien de couleurs dont il me paraît judicieux de parler au moment d’évoquer Dennis González. La courge verte de la pochette et le nom du disque me donnent raison. Mais c’est surtout la façon qu’a le trompettiste de traiter sa propre musique qui est de l’ordre de la pigmentation. Prenons les thèmes. S’ils sont beaux, ce n’est pas pour leur dimension mélodique, la plupart du temps minimaliste, mais parce que la manière d’harmoniser leurs quelques notes leur donne une profondeur particulière, comme une gamme de couleur déclinable à l’infini. Cela m’évoque, sur cet aspect, la démarche de Wayne Shorter. De couleurs il est également question lorsqu’il s’agit de parler de l’expression soliste du trompettiste. Son discours est toujours concis, ramassé, fait de phrases agglutinées qui en disent long en peu de temps. On a parfois l’impression d’un magma composé d’une multitude de fragments mélodiques peu projetés, exprimés sans préoccupation formelle, mais avec un sens de la mise en place atypique et passionnant : ces solos sont souvent « derrière », servent de petites transitions entre les solos des autres musiciens et le retour au thème, ils sont menés en parallèle, interviennent au début ou la fin d’un solo de saxophone, en contrepoint, bref, partout où on ne les attend pas. C’est déroutant, dans le bon sens du terme, et cela donne aux compositions des teintes inattendues. L’agencement tient un rôle important dans la musique de Dennis González. Citons, à titre d’exemple, la magnifique construction du morceau le plus calme et poétique du disque, « Constellations On The Ground ». Il démarre par quelques notes flottantes harmonisées dont l’enchaînement s’accélère jusqu’à devenir une phrase. Les instruments se dissocient tout en conservant leur complémentarité de notes et de timbres, et maintiennent l’approche harmonique durant un passionnant trilogue. Ils se retrouvent sur la phrase initiale, dont les notes s’espacent à nouveau, jusqu’au silence.

Tout cela est porté par la rythmique en constante ébullition fournie par Aaron et Stefan, rythmique souple et inventive dans le registre de l’intensité (« Dokonori Shiito », « Wind Streaks In Syrtis Major ») comme dans les épisodes plus atmosphériques (notamment sur le très beau « Shadows »). La diversité d’ambiances amenée par les compositions leur permet de développer beaucoup de jeu, et le disque dans son ensemble (si l’on fait exception de l’aérien et dénué de batterie « Constellations On The Ground ») témoigne de la complicité des deux frères et de la créativité qui en résulte. Cela vaut pour le quartet au complet, qui propose au fil des six morceaux de ce beau disque une musique beaucoup moins ascétique que ce que sa première écoute peu laisser croire. Elle est, en fait, simplement personnelle.

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