20 septembre 2013

Christophe Marguet Sextet - Constellation





Chris Cheek : saxophone tenor
Cuong Vu : trompette
Régis Huby : violon électrique et violon ténor électro-acoustique
Benjamin Moussay : piano, Fender Rhodes
Steve Swallow : basse
Christophe Marguet : batterie, composition et arrangements



Il n’aura échappé à personne que le présent groupe est une réunion de musiciens brillants, mais son nom ne partage avec le regroupement d’étoiles que le ciel, puisque Constellation est une allusion au premier avion de ligne qui assurait la liaison entre Washington et Paris à partir de 1946. Le rapprochement de deux mondes, en somme. Christophe Marguet a lui aussi fait en sorte de faire cohabiter son monde (jeu et composition) avec ceux de musiciens avec lesquels il rêvait depuis longtemps de jouer : Steve Swallow, qui fut directeur artistique de Résistance Poétique et Les correspondances, les deux premiers disques du batteur, et Chris Cheek, dont le talent frappa Marguet à l’occasion d’un concert de l’Electric Be Bop Band de Paul Motian. Producteur des 3 précédents disques du groupe Résistances Poétiques et compagnon de jeu régulier, Régis Huby combine ici ces deux missions, investi dans cette musique de l’intérieur, nous y reviendront, comme de l’extérieur, avec son regard comme de coutume judicieux. L’un de ces conseils fut la recommandation de Cuong Vu, trompettiste étincelant et troisième américain du sextet, dont Benjamin Mousssay (décidément et à juste titre dans tous les bons plans ces temps-ci) tient avec bonheur les claviers.

Cet effectif, relativement important, représente un double enjeu pour Christophe Marguet : il y a là une somme de personnalités musicales avec lesquelles trouver les chemins de l’interaction, mais également des voix qu’il convient de mettre en valeur à travers l’écriture. Sur ces deux aspects, la musique éclate tout au long de ce double album qui s’inscrit parfaitement dans la continuité du travail instigué depuis 1996 par le batteur dans son œuvre personnelle, avec une patte mélodique clairement identifiable et des compositions dont les mouvements harmoniques favorisent autant le développement de locutions musicales narratives que les ambiances claires-obscures. Les solistes trouvent donc matière à donner le meilleur d’eux-mêmes, et cela n’est pas peu dire. Marguet n’a pas pour usage de penser ses compositions comme des tremplins à solos, et ceux-ci sont souvent envisagés comme des éléments essentiels du morceau confiés aux musiciens. Leur revient la possibilité d’influer sur l’énergie et les couleurs déployées, et donc de participer à l’élaboration du fond, au-delà des apports formels. La frontline composée de Chris Cheek et Cuong Vu s’inscrit dans cette optique, tous deux manifestant une attention de tous les instants portée à la projection de leur phrasé dans l’architecture collective ainsi qu’à la qualité plastique de la matière sonore sableuse et dorée née de l’union de leurs timbres, et parfois du contraste entre le grain organique du saxophone et les subtils reflets électrisés de la trompette. Chaque thème est un océan, chaque phrase un jet de lumière ; le sextet sonne tour à tour comme une petite formation portée sur l’interaction et comme une formation étendue (tout particulièrement sur « Argiroupoli », où le rendu global est hallucinant).

Marguet confie à Régis Huby la place qu’il affectionne : celle du coloriste caméléon, qui peut s’acoquiner, selon les titres et les couleurs recherchées, avec la basse pour la mettre délicatement en perspective, avec les instruments à vent pour épaissir le tissu harmonique des riffs ou avec le piano. Ailleurs, le violoniste déploie des lignes médianes, à la fois mélodiques et ayant une fonction architecturale, comme la phrase qu’il tresse avec le thème et la rythmique sur « On A Boat ». Naviguant entre le premier plan (magnifiques solos organiques et sensibles sur « Argiroupoli », « D’en haut » ou « Last Song ») et arrière plan (parties vaporeuses et électrifiées, subtils contrechants), il effectue tout au long de l’album un impressionnant travail de fond, avec quelques pincées d’abstraction, à l’image des notes fuyantes comme des flammèches sur « Old Road ». L’autre pourvoyeur de décharges électrifiées est Benjamin Moussay, que le batteur avait croisé chez le violoniste sur le superbe All Around. Le pianiste/claviériste est amené au fil des compositions à utiliser différentes facettes de son jeu, du groove grondant à la délicatesse d’une alternance d’accords nocturnes et de grappes de notes cristallines (« D’en haut »), il fait preuve, à travers ses dynamiques comme ses à-plats, d’un étourdissant sens de l’espace et d’une vision toujours pertinente de son placement et de son propos à l’intérieur du son d’ensemble.

Hôte de marque, Steve Swallow constitue avec Christophe Marguet une rythmique magique qui reste bien calée dans sa fonction pulsatile. L’un et l’autre, bien sûr, prennent le temps de nous offrir de savoureuses embardées solitaires. Mais pas question pour eux de se complaire dans une conversation trop prégnante. Leurs qualités d’improvisateurs transpirent dans les phases de jeu collectif ainsi que dans la poétique de leur jeu lorsqu’il s’agit d’influer sur la musique en elle-même, sur les mouvements inhérents à l’écriture. Là, la splendide (et unique) sonorité de la basse, la manière qu’a Swallow de jouer avec souplesse des lignes solides, la palette de sons de Marguet, son drive puissant et la cinématique de ses bruissements prennent tout leur sens. Les deux musiciens partagent la même vision du rôle à tenir pour pousser un groupe, et savent apporter de la diversité, faire battre le cœur de la musique sans empiéter sur les champs d’expression.

Le batteur compositeur nous a habitués au fil de ses albums à une haute qualité d’écriture. A la tête d’une formation qui rend tout envisageable (mais qui aurait pu s’avérer encombrante si elle n’avait pas été exploitée à si bon escient), il donne naissance à des morceaux absolument magnifiques, emprunts d’un lyrisme délicat. Comme souvent, le voyage est un sujet inspirant. Après les étoiles berbères (« Itrane »), les grands espaces Kénians (« Amboseli ») ou « San Francisco », c’est la Crète, et tout particulièrement la ville d’Argiroupoli qui lui inspire un titre d’où se dégage un charme dont le lieu ne doit pas être dépourvu. Ce morceau donne à travers sa sensibilité une belle image du Monde, là où « Benghazi », évocation grave et spirituelle d’une ville ayant connu de tristes heures durant la guerre civile Lybienne en 2011, met en exergue sa face plus sombre, avec une égale beauté. Autre inspiration récurrente, les musiciens, auxquels Marguet aime rendre hommage. Après Henri Texier, McCoy Tyner ou… Steve Swallow, c’est ici à Carla Bley qu’il dédie le superbe « Only For Medical Reasons » sur lequel brille Chris Cheek à travers un solo brûlant. A côté de ces « rendez-vous » réguliers (et pourvu qu’ils le restent), il y a ici deux nouveautés majeures, que l’on peut sans mal interpréter comme deux formes d’épanouissement : tout d’abord, le batteur confie pour la première fois l’une de ses compositions à ses accompagnateurs, laissant Moussay, Huby et Vu se charger de donner vie à une superbe « Last Song » très représentative de son univers. Et puis l’album se termine par une magnifique relecture d’ « After The Rain » de John Coltrane, réarrangée et transformée en un étonnant concerto pour saxophone ténor, le thème étant susurré en arrière plan par la trompette et le violon, le tout porté par une rythmique inattendue et hypnotique. Poser ses baguettes et prêter sa plume à un morceau d’un maître. Un retrait que permettent une écriture identifiable et un intact appétit de jeu, qualités qui, entre tant d’autres, font de Constellation un filon d’où l’or resurgie en abondance sous forme de pépites dont l’éclat est révélé à la lumière de chaque écoute. Tant et si bien que s’impose à nous la certitude qu’il s’agit là d’un grand disque. Et si on crie très fort, on aura le droit de revoir ce groupe sur scène ?????


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