03 janvier 2013

Claude Tchamitchian – Ways Out




Régis Huby : Violon, violon électrique
Rémi Charmasson : Guitare
Claude Tchamitchian : Contrebasse
Christophe Marguet : Batterie


Je ne connais pas encore l’Arménie. Je la vois, pareille au Népal, digne et puissante sous son austérité pierreuse. J’imagine les grands espaces, les impressionnants volumes d’air qui écrasent ses plateaux et entourent ses montagnes. Je ressens presque la force de cette terre d’altitude toute belle car toute simple. Ceux qui la fréquentent ou l’ont rencontré doivent hurler au cliché. N’empêche, moi, l’Arménie, je ne fais pour l’instant que la rêver, même si j’aimerais faire partie de ceux qui peuvent l’évoquer pour avoir croisé son chemin. Un de ces quatre, y’a pas de raison.

Claude Tchamitchian, lui, est d’origine Arménienne. Je ne sais pas dans quelle mesure il connaît ce pays, mais je sais à quel point il est un remarquable musicien. Ca je peux en parler, et tant mieux, car je ne l’ai pas suffisamment fait ici. Tchamitchian, c’est le contrebassiste tous terrains qui fait chanter son instrument dans les contextes les plus épurés comme dans les masses sonores encombrées. C’est le pilier d’un impressionnant nombre de formations qui me donnent les clés des chants. C’est le bassiste qui passe sans accroc de la grosse ligne vitale au feulement, de la plénitude lisse aux accents écorchés, de la mélodie aux à-côtés in-entendus.  C’est le compositeur qui prend son temps pour organiser les notes, ou l’improvisateur qui laisse ses notes apprivoiser son temps.  C’est le musicien qui joue tant qu’il peut multiplier les rencontres tout en continuant à réunir autours de lui des musiciens avec lesquels il arrive à allier l’exigence et l’excellence.

Ways Out est à la fois le nom de son quartet et du disque qu’ils viennent de sortir sur le label Abalone de Régis Huby. Et dans ce disque, on retrouve toutes ces qualités musicales mises au service d’un voyage qui pourrait bien être l’équivalent sonore d’une promenade sur les arpents Caucasiens. La musique de Ways Out à cette faculté de récompenser par un paysage grandiose le randonneur à chacun de ses pas. Elle brouille la délimitation entre la terre et le ciel, si bien que l’on ne sait plus trop si l’on marche ou si l’on vole. La rythmique en forme de marche que tient Christophe Marguet sur une grande partie d’ « Etchmiadzine » renvoie à cette sensation d’ancrage dans le sol tandis que les archets mêlés de Claude Tchamitchian et de Régis Huby évoquent quelque chose qui serait à mi chemin entre le vent et la foi. La majorité des compositions sont articulées en mouvements et les ruptures rythmiques, les variations d’énergies trouvent un écho dans l’impressionnante palette du quartet. Les quatre musiciens déploient en effet un jeu chargé de nuances, en termes de timbre, de matière et d’intensité. La contrebasse, comme je l’évoquais plus haut, passe sans se départir de sa richesse mélodique entre parties solistes et support rythmique. Granuleuse et chargée d’émotion à l’archet, ronde et puissante jouée en pizzicato, elle semble naviguer dans cette musique pour prêter main forte à chacun des musiciens, appuyant ici l’aspect pulsatile, là la force narrative. Régis Huby alterne lui aussi ses modes de jeu. Sa magnifique sonorité à l’archet sert de longues et belles phrases  qui donnent du corps à la musique, mais il la ponctue aussi de parties sautillantes jouées « aux doigts ». Dans l’énergique et captivant « Ile de verre », il branche son violon et délivre un solo volcanique et passionnant. Comme un élément parallèle, la guitare de Rémi Charmasson strie certains morceaux d’éclairs électriques (jouissive intervention soliste sur le titre « Ways Out »), mais confie la plupart du temps à sa guitare des missions coloristes. Christophe Marguet est, au milieu de cet océan de voix mêlées, un phare rassurant. Si lui aussi met à de nombreuses reprises ses talents de conteur au service des compositions, notamment à travers de savoureux instants atmosphériques (« Poésie mobile », « La beauté des sages »), il se porte garant d’un rythme appuyé autours duquel les chants gravitent, se rencontrant entre eux pour d’inattendus reliefs harmoniques.

Ways Out est un disque habité, puissant et poétique. Dès son titre d’ouverture, il nous projette dans un univers unique dont l’onirisme est mis en exergue par la souplesse de l’interaction et les traitements sonores, avec un recours pertinents aux effets électroniques qui n’éloignent jamais l’ensemble de sa dimension organique. Et l’Arménie là-dedans ? Et bien je ne sais plus trop, finalement. Il y a ce titre hallucinant, « Etchmiadzine », bien sûr.  Et pour le reste, cela tiens probablement plus de l’adéquation de ce que m’évoque le pays et de ce que me raconte cette musique forte et fragile, surprenante et rassurante. Je continue de rêver mes propres voyages, et me joins volontiers à ceux auxquels on m’invite.



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