05 novembre 2012

Walabix - Nus





Gabriel Lemaire : Saxophone alto, clarinette alto
Quentin Biardeau : Saxophone Ténor, saxophone soprano
Valentin Ceccaldi : Violoncelle
Adrien Chennebault : Batterie


J’ai décidé que je ne m’habituerai jamais aux sourdes sonorités de la ville. Les ronrons incessants des voitures, des trains et des métros, les travaux qui embellissent la cité mais agressent nos oreilles, les clims, les frigos et les fours, les avions, les conversations des gens qui s’agglutinent jusqu’à former une pâte sonore, un bruit blanc, ne m’inspirent pas beaucoup. Alors, de chez moi à où je bosse, puis l’inverse, je tourne le dos aux calamités quotidiennes et me réfugie dans l’écoute de disques. Certains me rappellent trop ce que je cherche à fuir. Ceux là je n’en parle pas. Et puis il y en a qui m’emportent. Ceux là j’essaie d’en parler, mais surtout je trouve du temps pour ajouter à mes écoutes en mouvement des instants qui me permettent de m’y consacrer tout entier, de plonger en leur cœur pour en saisir toutes les nuances. C’est un exercice chronophage mais je n’envisage pas de me priver de ce délice. Peut-être d’ailleurs ne devrais-je écouter la musique que comme ça… Nus, le présent disque de Walabix, m’a emporté. Il a transformé quelques fastidieux allers et retours en parenthèses chaleureuses. Et lorsque je lui ai consacré (enfin) le temps qu’il mérite, je m’y suis immergé pour n’en ressortir qu’après la dernière « Valse », alors que sur un silence noir dansaient encore les notes douces-amères dont j’avais durant une petite heure été bercé.

La musique proposée par les quatre jeunes musiciens Orléanais est fascinante. Elle est le fruit, visiblement, d’une réflexion collective, et si chacun y imprime sa propre personnalité, c’est le son d’ensemble, cristallin, alcalin, aéré, qui s’en voit embelli. De fait, la formation ne sonne comme aucune autre, d’une part en raison du registre global (les médiums sont privilégiés), mais surtout parce qu’un effort considérable a été fourni en terme de mise en place. Les instruments, alors même que l’esthétique clairement concertante situe le groupe dans le vaste champ des musiques ayant des affinités avec l’improvisation, ne cessent de croiser leurs lignes, témoignant ainsi d’un pointilleux travail d’écriture et de mise en forme. Tout au long du disque, les deux saxophonistes inscrivent tout en légèreté leur jeu dans la continuité de ce que dit l’autre, et si leurs soli rivalisent de beauté et d’inventivité (en attestent, entre autres exemples, la façon qu’a Gabriel Lemaire de s’échapper d’un riff pour donner un chorus aérien et rêveur à la clarinette alto sur « Sage comme un mirage », ou le lyrisme délicat de Quentin Biardeau au soprano sur « Un os dans le bas du cou »), on reste avant tout ébloui par leur faculté à se trouver, à donner du sens à un double discours basé sur la réciprocité et non sur l’opposition. Tous deux s’expriment avec sensibilité, et partagent le souci du beau son, ce qui transparaît dans leur maîtrise du souffle et les nuances qu’elle implique, tout comme dans le bon goût qui caractérise leurs alliances de timbres. Le violoncelle de Valentin Ceccaldi n’en finit pas d’aller et venir entre sa fonction rythmiques et ses apports mélodiques, ce qui l’amène parfois à côtoyer de près, voir à épouser les lignes de saxophone ou les frappes du batteur, mais aussi à s’aventurer dans toutes les zones libres pour y laisser s’épanouir le profond lyrisme dont il est empreint. Adrien Chennebault s’attache quand à lui à apporter une pulsation, bien sûr, mais également à ponctuer, soutenir et mettre en valeur les discours des trois autres, voire à diluer ses touches dans une approche bruitiste qui constitue elle-même un rythme flottant (« La vie folle »). Son jeu de batterie, d’une grande finesse, apporte autant de rythme que de poésie.

Les compositions, de la plume de Valentin Ceccaldi à l’exception de trois titres écrits par Quentin Biardeau (« Dodouce ») et Gabriel Lemaire (« Les yeux de Natalia » et « Valse »), sont des pièces relativement courtes toujours basées sur une idée, une façon de disposer les éléments musicaux. Les fonctions mélodiques, rythmiques et harmoniques sont interchangeables, les solistes ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Parfois la musique s’effrite puis se reconstruit délicatement (« Dodouce »), parfois le schéma est plus statique et un simple thème, porté par une rythmique minimale, se suffit à lui-même (« Tourner tout droit »). Sur « Le goût de l’odeur », la matière sonore est tour à tour finement sculptée ou brouillée, comme si la musique était émergée puis immergée, donnant d’elle-même dans un seul élan une image nette et distordue par les mouvements de surface. A l’opposé, le groupe développe sur « Troubles 2 » un son d’ensemble qui se densifie au fil du morceau, l’étroite entente du violoncelle et de la batterie jouée aux mailloches délivrant une intensité très terrestre qui donne une assise puissante au jeu mêlé des deux soufflants. L’utilisation de l’archet par Valentin Ceccaldi donne au quartet une apparence chambriste (« Sage comme un mirage »), mais la fragilité, en bonne fausse piste, s’estompe derrière l’assurance d’un groupe qui jongle majestueusement avec les énergies.

L’enregistrement de cet album a été placé sous de bons augures. Sébastien Boisseau, qui sait à merveille donner du sens à la musique, est le conseiller artistique du groupe, et a assisté à la session, qui s’est déroulé dans le studio La Buissonne. Le groupe a su, de toute évidence, tirer parti de cette double bienveillance (entre les conseils d’un grand musicien et le savoir-faire d’un grand studio). La musique respire, et l’on parcourt les 11 compositions avec le doux sentiment, qui ne se dément pas, d’écouter une œuvre unique et originale, façonnée par des artistes-conteurs qui interpellent autant par l’abnégation dont ils savent faire preuve que par le raffinement de leurs propositions. Si les mots du chroniqueur seront toujours plus clairs pour ceux qui connaissent déjà la musique dont il est question, quelques extraits me semblent plus parlants pour les autres. Ca tombe bien, trois titres sont en écoute sur le site du Tricollectif. Je vous invite d’ailleurs vous y promener un peu, il est parsemé de petites pépites… sur lesquelles je reviendrai prochainement.

En attendant, je ne peux que vous conseiller de vous procurer ce beau disque, qui fourmille d’idées excitantes et d’instants précieux. 

  

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Où trouver ce disque ?

Olivier a dit…

Ici!

http://www.tricollectif.fr/walabix/