22 octobre 2012

Stéphane Kerecki - Sound Architects



Matthieu Donarier : Saxophones soprano et ténor
Tony Malaby : Saxophones ténor et soprano
Bojan Z : Piano, Fender Rhodes
Stéphane Kerecki : Contrebasse
Thomas Grimmonprez : Batterie


En janvier dernier, nous avons eu l’immense plaisir et le privilège (j’en suis conscient) d’assister à l’enregistrement de ce disque, avec mes camarades citoyens Franpi et Christian. Nous avons rendu compte de nos premières impressions au cours d’un article en deux parties paru sur Citizen Jazz.

Quelques mois se sont écoulés, et l’aspect magique de cette expérience ne s’est pas estompé. J’en garde un souvenir précieux. C’est néanmoins avec des oreilles neuves (autant que faire se peut) que j’ai réécouté ce disque. Une fois, deux fois… quinze fois… les écoutes s’accumulent, et le sentiment d’avoir affaire à une pièce majeure se renforce encore et encore. Le groupe réuni par Stéphane Kerecki est en lui-même un évènement puisqu’à son trio initial viennent s’ajouter les saxophones de Tony Malaby et les claviers (piano et Fender Rhodes) de Bojan Z. La musique imaginée par le contrebassiste et jouée avec Thomas Grimmonprez et Matthieu Donarier avait été par deux fois l’objet de disques remarquables (Story Tellers et Focus Dance). Houria marquait l’arrivée du saxophoniste américain, et le trio était devenu quartet puisque sa collaboration n’était pas le coup d’une session, mais s’était prolongée, et se prolonge encore, de concert en concert. Après avoir pas mal tourné, et trouvé un équilibre solide dans la répartition des voix entre les deux saxophonistes, le groupe remet tout à plat. Le contrebassiste à eu l’envie, et la riche idée, de convier pour ce nouveau projet l’un des musiciens les plus passionnants qui soit : Monsieur Zulfikarpašić. Cela veut dire que la musique ne peut s’organiser de la même manière, que la palette harmonique est considérablement élargie, que l’espace demande à être occupé différemment. D’où la nécessaire architecture. En cela, Stéphane Kerecki  a effectué un travail irréprochable, et chaque musicien peut exprimer sa propre musique à travers les compositions du contrebassiste, sans que le format des morceaux ne soit artificiellement rallongé « pour laisser du temps aux chorus ». Les titres sont relativement concis, mais sont de fantastiques tremplins pour que chacun développe, dans ses chorus comme dans ses apports au collectif, sa personnalité, sa vision. On parlera, pour faire court, de synergie.

Il faut les entendre, ces deux saxophonistes, mêler leurs timbres sur les thèmes ou les ponts, puis exposer leurs phrases à leur manière, si différente. Matthieu Donarier, presque exclusivement au soprano, a une approche très mélodique, narrative, et déploie de longues phrases lyriques avec une sonorité aérienne. Tony Malaby, presque exclusivement au ténor, est plus dans la matière, exerce sur le groupe une influence palpable. Le premier dépose son discours sur le jeu collectif. Le second attire ses compagnons dans les filets de son jeu puissant. Tous deux brillent à chacune de leurs interventions. A titre d’exemple, évoquons le titre qui a donné son nom au disque, « Sound Architects », puisqu’il me semble assez représentatif (même si les formules sont sans cesse renouvelées) de la façon des les saxs sont magnifiés. Le titre démarre par une phrase légère, élégante, exposée à tour de rôle par chacun des deux soufflants. Matthieu Donarier prend ensuite un chorus mémorable derrière lequel Bojan Z, Stéphane Kerecki et Thomas Grimmonprez construisent un accompagnement qui part du silence, pour prendre de l’épaisseur au fur et à mesure jusqu’à se fixer sur un motif joué à l’unisson par le piano et la contrebasse. Donarier « rentre » dans son solo et se laisse porter par l’énergie du groupe autant qu’il la génère. Arrivé à un climax, il est rejoint par Malaby pour une partie écrite intermédiaire qui fait le pont entre le solo de soprano et le solo de ténor au sein duquel le texan alterne des motifs et des phrases labyrinthiques. Derrière lui, le trio brouille le jeu collectif pour le reconstruire, plus puissant encore, et revenir au riff avec une intensité nouvelle, à l’instant même ou le ténor de Malaby entame une dernière montée qui aboutit à un final hallucinant au cours duquel les deux saxophones exposent un thème sophistiqué mais ô combien parlant. Soit une manière intelligente d’intercaler des parties écrites entre les chorus, ou l’inverse, pour scénariser un morceau. Celui-ci fait partie des plus beaux qu’il m’ait été donné d’entendre. Les autres sont à l’avenant, et chaque titre fourmille d’idées intéressantes, de propositions d’agencement, d’envolées pas si solitaires que ça. Le répertoire composé par le contrebassiste a la beauté des objets travaillés à la main, des beaux meubles qui sentent le bois et sur lesquels on découvre par endroit quelques traces du travail de l’ébéniste. La musique est magnifiquement exécutée, mais pas au point d’en devenir impersonnelle. On ne laisse pas une matière intacte en la pétrissant si fort.

Dans son précédent disque (Patience, encore un disque majeur), Stéphane Kerecki fondait sa contrebasse dans les reflets harmoniques de John Taylor. L’arrivée du piano sonne donc comme une suite logique dans le cheminement du contrebassiste, dans sa volonté de confronter son écriture à des contextes de plus en plus riches, et par là même de l’affiner encore. Un piano, donc. Mais pas n’importe lequel. Celui de Bojan Z. Avant d’assister à l’enregistrement, je me demandais l’incidence qu’il aurait sur la musique. Son univers est si marqué. Et bien en fait, cette collaboration est une évidence. Le jeu du pianiste trouve naturellement sa place dans la musique telle qu’elle a été pensée par Stéphane Kerecki. Et si, le temps d’une fabuleuse « Serbian Folk Song » (placée en début d’album comme pour souhaiter la bienvenue au pianiste), le vent des Balkans souffle sur la musique, c’est sous forme de clin d’œil, car le contrebassiste et le pianiste partagent des origines Serbes. C’est le seul morceau dont l’esthétique se rapproche des productions du pianiste. Kerecki ne voulait pas en faire plus. « Bojan fait ça si bien », comme il dit. Ce morceau est une fête, Bojan Z y prend un solo remarquable. Ailleurs, c’est à l’univers du contrebassiste que Bojan Z prête ses parties d’accompagnement toujours à propos et ses soli chatoyants. Et lorsqu’il passe au Fender Rhodes, son électricité apporte une urgence nouvelle (« Lunatic »), ou quelques couleurs sobres pour mettre en évidence, le temps de trois courtes séquences (« Snapshots »), le dialogue perpétuel que le contrebassiste entretien avec Thomas Grimmonprez.

Le batteur, qui depuis le commencement donne à ce trio la pulsation qu’il mérite, continue d’affiner son jeu, et ce disque le voit franchir un nouveau pallier. Sa signature est unique et la façon qu’il a de modeler l’espace, ménageant ici de la place pour suspendre un chorus, agglutinant là des bruissements pour générer de la tension, va de paire avec une sonorité toute personnelle. Décisif dans son soutient et créatif dans son expression (le beau solo qui conclut « La source » en atteste), il semble avoir avec Stéphane Kerecki une sorte de lien télépathique, et la contrebasse, soutenue de belle manière, peut à loisir tenir la baraque, s’insinuer dans le cœur du propos collectif pour y apposer de magnifiques contrepoints, ou profiter des champs dégagés pour s’exprimer avec musicalité. Les chorus qui jalonnent le disque sont autant de petits bijoux que le contrebassiste dépose dans son propre écrin.

« Sound Architects » est un album rayonnant. De ceux dont on sait que l’on ne s’éloignera jamais. Je mesure la chance que nous avons eu d’assister à l’enregistrement d’un tel disque. Et je mesure la chance que nous avons tous de pouvoir nous y plonger et replonger à loisir.

Les 30 novembre et 1er décembre prochain, le quintet se produira au Sunside (avec Logan Richardson en remplacement de Tony Malaby). Si j’étais vous………..
 
Pour finir, quelques photos, prises fébrilement tandis que s’écrivait une page importante du jazz d'aujourd'hui…










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