25 septembre 2012

Pierre Durand – Chapter One – NOLA Improvisations





Pierre Durand : Guitare, voix sur « Jesus Just Left Chicago »

+ sur le titre «Au bord »
John Boute : Voix
Nicholas Payton : Voix
Cornell Williams : Voix



Aller écouter de la musique in situ, c’est toujours l’occasion de passer un super moment avec des artistes que l’on aime. Et c’est aussi souvent l’occasion de rencontrer des artistes que l’on ne connaît pas. Il y a quelques mois, à l’occasion d’une carte blanche proposée à Sébastien Texier par L’Improviste, la péniche accueillait dans sa belle cale un trio composé de Sébastien Texier, Christophe Marguet et… Pierre Durand. L’occasion pour mois d’allier les deux plaisirs sus-cités. Je garde un souvenir cuisant de ces deux sets au cours desquels les trois musiciens, qui se découvraient eux-même un peu, se sont tout de suite trouvés, délivrant au passage une prestation exaltante. A défaut d’écouter pour la première fois Pierre Durand (qui officie par ailleurs dans des formations qui me sont familières, comme l’Xtet de Bruno Régnier, le trio +2 de David Patrois…), j’étais ce soir là confronté pour la première fois à son univers personnel, auquel le batteur et le saxophoniste laissèrent une large place, notamment à travers certaines de ses compositions (« Noces de menthe »). Révélation. Je (re)découvrais un musicien chez qui tout est musique, un guitariste subtil et efficace capable de concilier avec un étonnant mélange de hargne et de tendresse ses parties d’accompagnement et ses effusions solistes. Je nourrissais dès lors une curiosité et un attrait croissants pour son disque solo à venir. Le voici venu.

Chapter One, NOLAImprovisations est un disque à part, une de ces galettes qui nous font rebondir de surprises en étonnements, notre écoute sans cesse happée par les histoires que l’on traverse au gré des huit morceaux qui composent cet album. Sur chacun d’entre eux, il y a un son, une ambiance, un propos. Et si l’ensemble est marqué par la personnalité du guitariste (donc cohérent puisque sincère), chaque morceau bénéficie d’un traitement différent. Guitare solitaire ou démultipliée, sons acoustiques et électriques, voix et effets de percussions… La variété de techniques est là, au service d’un langage sophistiqué mais parlant. La musique de Pierre Durand n’est jamais inaccessible ou délibérément déstructurée, mais sa façon d’amener les choses, de cheminer dans l’épure comme dans l’amoncellement me semble inédite, ou pour le moins d’une grande fraîcheur.

Quel bel hommage que ce morceau d’introduction, sobrement intitulé « Coltrane », au cours duquel la guitare acoustique, seule, en flottement, renvoie au saxophoniste plus par sa dimension spirituelle que par son vocabulaire… Et quel contraste avec la façon – beaucoup plus explicite - dont John Scofield est évoqué, un peu plus loin dans l’album, au cours d’un long titre qui démarre par une série de courtes séquences musicales en forme de diaporama rappelant à notre bon souvenir certains traits du guitariste Américain et se poursuivant par une longue partie durant laquelle Pierre Durand enregistre des boucles qui se superposent autours d’un motif de base bien funky pour l’enrichir d’éléments percussifs (cordes sèchement grattées à vide) ou mélodiques, apportant quelques éléments de réponses à la question posée par le titre (« Who The Damn Is John Scofield ? »). Sur cet enchevêtrement de cordes, sa guitare dépose de belles phrases, à mi-chemin entre le bleu nuit et le pourpre, entre les racines et le groove. Les boucles, en sur-impression, s’accumulent jusqu’à ce que l’on ne les distingue plus vraiment. Reste un magma qui, durant quelques secondes, devient lui-même l’instrument utilisé… avant de s’évaporer pour laisser place à une des séquences d’introduction, la plus douce. La juxtaposition de motifs mélodico-rythmique est également, sur « Emigré », la source d’un rendu dense et sinueux. En glissant entre ses cordes un ticket de Metro, puis en jouant des motifs rythmiques évoquant les musiques transcendantales d’Afrique de l’ouest, le guitariste tisse une toile de fond obsédante qu’il orne de jolies envolées lyriques, tout comme il s’appuie, le temps d’un singulier « Au bord », sur l’inattendue chorale locale composée de John Boute, Nicholas Payton et Cornell Williams. Un peu plus loin, sur « In Man We Trust (Almost) », ce procédé d’échantillonnage est utilisé, pudiquement, pour créer une profondeur de champ mettant en valeur les lignes mélodiques et épurées qui se détachent sur un arrière plan flouté.

Drôle d’aventure que cette escapade à la Nouvelle Orléans, destination choisie par un musicien ayant la volonté d’aller, la fleur au fusil, faire naître sa musique là d’où viennent celles qui le touchent. On le voit, sur les belles images du disque, sortir du bayou, sa guitare dans une main et l’autre prête à être tendue. Ce voyage aura été inspirant, visiblement. Pierre Durand en revient avec dans son étui à guitare les rêveries déjà évoquées, mais également un titre simple et touchant (« MB (les amants) ») durant lequel son amour pour la musique s’exprime avec pudeur, ainsi que deux interprétations de morceaux ayant auparavant eu d’autres vies : « When I Grow Too Old To Dream », dont je me souviendrai même si je vieilli trop, et « Jesus Just Left Chicago », morceau des ZZ Top dont Pierre Durand délivre ici une version à l’image de son disque : belle, organique et aérée.

Les belles rencontres musicales se font souvent durant les concerts. Et puis après, on retourne dans les clubs pour y voir jouer les artistes qui nous touchent. A très bientôt, alors, Monsieur Durand.


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