11 septembre 2012

Edward Perraud - Synaesthetic Trip





Bart Maris : Bugle, effets
Benoît Delbecq : Piano, claviers, electronics
Arnault Cuisinier : Contrebasse, effets
Edward Perraud : Batteries, percussions, objets et trucs divers, electronics


Au centre du livret, une définition de la synesthésie :
n.f. (Grec sunaisthésis, perception simultanée.) Expérience subjective dans laquelle des perceptions relevant d’une modalité sensorielle sont régulièrement accompagnées de sensations relevant d’une autre modalité, en l’absence de stimulation de cette dernière (par exemple audition colorée).

La mise en musique et en images de ce voyage où les sens flirtent pêle-mêle se trouve assez bien résumé par cette simple définition. La musique d’Edward Perraud s’entend un peu, s’écoute beaucoup, mais se voit, se sent, se goûte, se boit jusqu’à la lie, se lit jusqu’à la dernière page comme on feuillette le livret jusqu’à sa dernière note. La musique de ce Synaesthetic Trip est douce comme du velours, a l’odeur du souffre et le goût du risque, se fait rappeuse comme l’écorce, colorée comme un ciel d’automne, huilée comme une belle mécanique ou enrouée comme une vieille machine. Et l’on retrouve, transposée à l’échelle du groupe, le talent qu’a le batteur pour multiplier les routes qui, à défaut d’emprunter la même direction, ont un point d’arrivée commun. Edward Perraud a cette qualité de savoir choisir les plus beaux chemins des écoliers, et l’écouter dans des contextes totalement improvisés est toujours un plaisir complet tant il sait concilier les exigences de la composition instantanée et l’énergie, la pulsation concrète, la danse. Jamais abscons mais toujours aventureux, son jeu de batterie s’avère être à l’image de son travail de compositeur, ce disque exceptionnel en est un parfait exemple. Les compositions, pour la plupart de sa plume (chaque musicien apporte une de ses compositions au répertoire et deux titres sont co-signés par le batteur et ses complices Jean-Luc Guionnet, Jean-François Marinello et Mathieu Jérome), sont comme autant de manifestes esthétiques qui s’imbriquent et se complètent pour former un ensemble hétéroclite mais cohérent, où chaque dynamique est un ingrédient, une texture, une couleur.

Il faut du goût pour faire cohabiter l’épure d’un duo ouvert (« Chant Gouannais »), le travail d’imbrication de motifs rythmiques (« Xiasmes »), la précise imperfection Mingusienne de «Mânes », pour interpréter le même thème de deux façons quasiment opposée (« Carnation Pop », électrique, binaire, rythmique, groovy, et « Carnation », versant de la nuit, avec son subtil jeu de balai, sa contrebasse qui chante, ses accords de cristal et ses phrases lunaires), pour faire se succéder des parties d’ombres (le superbe « Retours », que l’on doit à Benoît Delbecq, ou la composition « Tao » d’Arnault Cuisinier, inspirée de la symphonie n° 4 de Witold Lutoslawski et déjà présente sur l’album Fervent du contrebassiste), et de lumière (« Trivium » et son groove imparable, « Afrique perdue » et sa lente montée en puissance aboutissant de façon inattendue à un rythme urbain et soutenu).

Il faut du goût pour le penser, cet itinéraire, le scénariser, le construire, et il faut un sacré savoir-faire pour lui donner vie, pour faire de chaque interprétation un plat aux saveurs équilibrées, un tableau servi à bonne température. La formation réunie autours du batteur ne laisse pas de place à la demi-mesure. Ca joue terriblement bien, et si chacun des quatre musiciens à de solides affinités avec l’improvisation, c’est ici au plus près de la forme qu’elle est développée. Comme les formats sont relativement courts, le cheminement du « créé sur place » n’est pas horizontal, mais prend la forme d’un frétillement quasi perpétuel. Ce trip est écrit pour improvisateurs. D’où, même si là ne réside pas la seule explication, une impression de fourmillement, de foisonnement. De la matière musicale, travaillée à chaud par le quartet, s’échappent mille et une senteurs ; l’espace dont elle reste pourvu en est lui-même imprégné. Les reflets se multiplient, et chaque écoute est pour l’auditeur une occasion de partir à la découverte, sans cesse renouvelée, de la myriade de nuances et de détails dont le disque est porteur. L’utilisation collégiale d’effets et bidouilles électroniques amplifie, par le spectre élargi de sonorité qui en découle, ce sentiment d’abondance, de richesse. Cette volonté de resserrement, de concision, n’étouffe pas pour autant la créativité des musiciens, et l’on peut en de belles occasions goûter au jeu anguleux du pianiste et au lyrisme puissant de Bart Maris, tous deux portés par la rythmique impériale du tandem Perraud/Cuisinier, qui chevauche à la romaine les purs-sangs de la pulsation et de l’ornementation narrative.

A chacune de ces vignettes sonores correspond une photo, toutes d’Edward Perraud et toutes magnifiques, contenues dans un livret au papier délicatement granuleux, d’un mat élégant. Au milieu de tout ça, le texte « Les correspondances » de Charles Baudelaire, tout à fait à-propos, est une beauté parmi les autres, une poésie dans la poésie. La musique du quartet est une fibre, une essence, un pigment. Le reste nous appartient. Non, décidément, il faut écouter ce Synaesthetic Trip. Ne serait-ce que pour s’en prendre plein les yeux.


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