07 août 2012

Emile Parisien Quartet – Chien-guêpe





Emile Parisien : Saxophones soprano et ténor
Julien Touery : Piano
Ivan Gélugne : Contrebasse
Sylvain Darrifourcq : Batterie


Les joyeux drilles de l’EP4 n’ont pas fini de nous faire briller les yeux. Après un premier album délicieux au travers duquel ils présentaient au monde (tout le monde l’a écouté, non ?) leur sérieuse fantaisie, puis un second pour enfoncer le clou et creuser encore un peu plus leur singularité (cela n’aura échappé à personne puisque tout le monde l’a écouté, non ?), ils ont récemment publié leur troisième tuerie, Chien-guêpe, toujours sur le désormais incontournable label Limousin Laborie.

Le long travail de composition, puis de mûrissement, couplé à la facilité avec laquelle les quatre musiciens évoluent dans un univers qui est le leur donne naissance à une fresque extravagante où il est quasiment impossible, du moins pour moi, de distinguer l’écrit de l’improvisé, le contrôlé du dérapage. Quoi qu’il en soit, le résultat nous concerne plus que la méthode de fabrication, vous en conviendrez.  Et là, le résultat est… Hmmmmm… Disons… Au-delà de ce que l’on avait espéré. Et pourtant ils avaient placé la barre très haute avec Original Pimpant, quand même. Mais avec ce nouveau disque, ils nous entrainent dans un tourbillon dont on ressort secoué et ébahi. Tout est là. La beauté, les idées, l’emportement, l’énergie (parfois dévastatrice), le lâcher prise, le(s) mouvement(s), la fluidité, l’évidence, la narration, la poésie, l’humour, la folie. Tout. Qui plus est, l’EP4 a pris le parti de la concision (les bons plats ne se vendent pas au kilo), et une quarantaine de minute suffisent largement à nous combler de bonheur. Trente-neuf minutes et quarante-cinq secondes, pour être précis, temps réparti sur 4 titres dont les noms décalés donnent le sourire avant même d’avoir déchiré le plastique du disque. Et le sourire s’élargit à l’écoute de ces pièces que le quartet prend le temps de construire patiemment, d’amener en souplesse dans des aires d’expression inattendues, ménageant dans leur structure d’insolites changements de température, des ruptures parfois abruptes. Mais chacune de ces ruptures représente une occasion de reconstruire, d’explorer de nouvelles directions. La longue montée en pression de « Dieu m’a brossé les dents », inquiétante, tendue, est déjà un moment chargé de créativité et le groupe entier sculpte la masse sonore avec un spectre de sonorités proprement hallucinant. On passe en quelques minutes d’un fantomatique ondoiement musical à une tellurique (je pèse mes mots) improvisation collective, qui s’efface pour laisser le groupe revenir au motif et au thème dessinés au début du morceau. Par opposition à ce schéma ascensionnel, « Chocolat-citron », le second titre, démarre par une séquence rythmique très cadrée dont chacun s’échappe avant de se retrouver autours d’un motif rythmique sur-puissant portant un chorus enflammé du saxophoniste. Après un stop net (c’était le chocolat), Ivan Gélugne et Sylvain Darrifourcq peignent un paysage sombre et mélancolique sur lequel viennent se poser les notes gaies et sautillantes (jouées à l’unisson) du  saxophone soprano et du piano, pincées à même les cordes. Peu à peu les choses s’organisent et c’est une esthétique totalement nouvelle et originale qui prend vie, on ne sait trop par quel miracle. C’était le citron, acide mais riche en vitamines. « Ca tourne Fifi ? ». Yes. Alors c’est parti pour le troisième morceau, « Bonjour Crépi ». Ici on prend le jazz, celui qui ne fait pas peur, et on joue avec. On joue à éparpiller les lignes de piano, on joue à ralentir ou accélérer les Walking Bass, on joue à swinguer à l’ancienne avec un vocabulaire nouveau. On joue à partir en vrille et à rendre le plus bel hommage qui soit à cette musique ternaire, en la réinventant. En fondu-enchaîné, « Chauve et courtois » s’installe, dans l’épure. Il s’y passe plein de choses mais l’énergie est contenue. La contrebasse pose une jolie phrase cyclique sur l’insaisissable et poétique écrin bruitiste du groupe, comme dans un rêve.

C’est en allant au bout de leur démarche, au bout de leurs idées et visiblement au fond d’eux-mêmes qu’Emile Parisien, Julien Touery, Ivan Gélugne et Sylvain Darrifourcq sont parvenus à formaliser une oeuvre qui porte en elle l’intensité de la musique jouée dans l’instant (rares sont les albums studio qui restituent aussi bien l’engagement, physique et mental, des musiciens), la sophistication d’une écriture réfléchie et partagée, ainsi que la fraîcheur du jamais-ouï. Les superbes photos de Framboise Esteban montrent à quel point ces musiciens ne se prennent pas au sérieux. Peut-être n’ont-ils pas encore conscience d’avoir gravé là un disque majeur que tout le monde écoutera forcément. Pas vrai ?

Aucun commentaire: