24 juillet 2012

Louis Sclavis Atlas Trio - Sources





Louis Sclavis : Clarinette, clarinette basse
Benjamin Moussay : Piano, Fender rhodes, claviers
Gilles Coronado : Guitare


Si beaucoup de musiciens développent leur jeu en partant de formes concrètes pour, au fil du temps et avec une assise solide, le désagréger, le salir, faire prendre à leur discours des chemins détournés, aller vers plus d’abstraction, de flottements et de dissonances, Louis Sclavis a évolué à l’inverse. Jeune loup assoiffé de liberté aux crocs acérés, il a commencé par hurler, puis a au fur et à mesure pris goût aux chuchotements, et surtout à l’amplitude émotionnelle que la maîtrise de ces extrêmes et de ce qui les sépare permet. L’on a pu, à l’évocation de son expression à la clarinette, avoir des images de fulgurances, d’emportement, de stridences. On entend encore résonner les longues phrases déchirées, le magma de notes joué en respiration continue, les avalanches d’accords et d’arpèges. On les entend encore et on continue de les aimer. Mais au gré de ses rencontres, année après année, il a accepté puis cherché à évoluer dans des cadres, pour peu que leurs bords soient des fenêtres ouvertes et non des barreaux. Toutes ses notes un peu folles se sont d’elles même organisées, les mélodies, souvent somptueuses, ont commencé à voir le jour, gardant en elles les stigmates des expériences passées. Telle est aujourd’hui la musique du génial clarinettiste. Belle, pensée, mais toujours écorchée d’avoir tant vécu dehors. Toujours prompte à raconter, à rencontrer, à partager, à changer. Toujours empreinte de la sagesse du loup qui semble avoir dormi sous tous les ciels du monde.

L’Atlas trio, c’est encore une rencontre qui a bien tourné. Celle du clarinettiste et de deux des musiciens dont on suit avidement les aventures, aussi nombreuses que délectables, Gilles Coronado et Benjamin Moussay. La guitare du premier, fauve, se déplace vite mais discrètement. Elégante, noble mais imprévisible, elle est susceptible de favoriser l’observation comme de rugir et bondir, toutes griffes dehors. Les claviers du second siègent avec autorité sur un vaste territoire sonore au sein duquel les sonorités organiques et électriques, voire électroniques, se mélangent naturellement comme autant de matières façonnant des paysages renouvelables à l’infini.

Mais ces trois là ne sont pas des prédateurs, ni des dominants. La seule agressivité qu’ils développent leur sert à lutter contre le déjà-fait. Leurs forces convergent dans la recherche puis l’acquisition de nouveaux espaces, pas pour le plaisir de posséder, mais pour la joie de découvrir. Ils n’ont pas de drapeau à planter, mais portent comme un étendard la volonté de surprendre, de se surprendre. Sources constitue un témoignage précieux de leur singulier travail d’exploration de zones occultes, aussi lumineuses soient-elles. Je précise que l’originalité du disque n’est pas, loin s’en faut, antinomique d’une immédiateté de la musique. Au contraire, l’album regorge de mélodies, de parties instrumentales accessibles, et l’enchevêtrement des trois discours est d’une grande limpidité, mais le souci du détail, l’originalité des placements, et la science qu’ont les trois musiciens pour raconter des histoires, en se plaçant ici ou là au premier ou second plan, font de chaque composition un moment intense. Si la cinématique est au cœur de l’œuvre de Sclavis, le soin apporté ici à l’organisation des formes, au travail sur les masses sonores ainsi que sur les matières est éloquent. Autours de thème éminemment chantants (« A road To Karaganda », « Along The Niger ») qui pourraient s’épanouir dans un contexte confortable (avec par exemple une section rythmique), le trio se joue des conventions et invente son propre langage, poétique et raffiné. C’est avec une infinie délicatesse que se tissent des toiles de fond d’où surgissent de manière inopinées des envolées lyriques, de subtils jeux de communication entre les trois instruments qui s’échappent à tour de rôle, pour notre plus grand bonheur.

Le premier titre de ce disque, « Près d’Hagondange », est une continuité, une extension du morceau « Hauts plateaux » enregistré il y a maintenant 13 ans avec Henri Texier et Aldo Romano dans leur Suite Africaine. Comme un passage de relais entre deux grands trios, le premier ayant derrière lui de grands voyages et des milliers d’images, le second étant à l’orée d’un chemin que l’on souhaite long. J’ai de bonnes chaussures, je serai de la ballade.

1 commentaire:

la pie blésoise a dit…

Très belle chronique dont je partage l'enthousiasme et l'admiration :-)