11 juillet 2012

Jean-Charles Richard - Traces






Jean-Charles Richard : Saxophones baryton et soprano, flûte Bansuri
Peter Herbert : Contrebasse
Wolfgang Reisinger : Batterie



6 ans de patience auront été nécessaires pour se délecter à nouveau des propositions musicales de Jean-Charles Richard, qui avait choisi, pour son premier disque, le format exigeant du solo, s’accordant simplement quelques dialogues avec son ami Dave Liebman, batteur pour l’occasion. L’album, Faces, est toujours disponible et toujours aussi poignant. Entre temps, nous aurons eu de nombreuses occasions de retrouver ce saxophoniste surdoué (tant mieux pour lui) dont les prouesses techniques sont toujours mises au service de la musique, à travers un jeu volubile mais chantant, personnel et profondément mélodique (tant mieux pour nous). Room Service de Claudia Solal, Fervent d’Arnault Cuisinier, Face The Music de Marc Buronfosse, Fiesta Nocturna de l’orchestre Danzas de Jean-Marie Machado, le trio +2 de David Patrois (dont il faudrait que je prenne le temps de parler) ou encore, tout récemment, le terrible Pulsion du quintet Resistance Poétique de Christophe Marguet, sont quelques exemples, parmi tant d’autres, de participations décisives à des projets qui ne le sont pas moins (décisifs, définitifs, indispensables). Entre ses deux disques parus sous son nom, il y aura donc eu de belles rencontres gravées dans le marbre, mais aussi de nombreux délices éphémères, partagés sur scène, avec les gens. Je garde en mémoire une soirée tonitruante au Sunside ou, poussés par la rythmique superlative Daniel Humair/Stéphane Kerecki, Jean-Charles Richard et Dave Liebman, tous deux au soprano, ont entremêlé leurs chants avec une fougue et une inspiration hallucinantes. Sur la péniche L’Improviste, j’ai récemment succombé au charme du trio de David Patrois, dont Jean-Charles est la voix. Plus récemment encore, au Studio de l’Ermitage, il présentait ce disque, Traces, et les moments de magie n’ont pas été rares. Enfin, on m’a rapporté qu’il y a quelques jours, au festival de Jazz de la Défense, son baryton avait fait vibrer toutes les tours et ça, je regrette de ne pas l’avoir vu.

Vous m’excuserez ces circonvolutions. Mon message tient pourtant en quelques mots : j’ai toujours pris un immense plaisir à écouter Jean-Charles Richard. Et je ne suis apparemment pas près de changer d’avis, puisqu’il nous offre, avec son nouveau trio, un disque absolument magnifique, constitué de morceaux hétérogènes disposés de telle manière que le charme de l’ensemble n’est jamais rompu par leur enchainement, comme une expo photo où cohabiteraient en toute harmonie des noir et  blancs épurés et des vues colorés pleines de détails. Comme la vie, qui est une alternance de mouvements et d’arrêts, d’actions et d’instants contemplatifs. Alors, comme elle vit fort, la musique du trio ne se fixe jamais, elle avance, s’octroie la liberté de ne pas suivre les chemins prévus, et l’on sent qu’à l’intérieur de ce triangle équilatéral chacun est susceptible d’influer sur sa trajectoire.

Mais au-delà de la constante créativité des trois musiciens, c’est avant tout l’honnêteté de leurs échanges ainsi que la sonorité du trio qui s’impose. Les modifications d’équilibre ne sont jamais liées à la répartition du temps de parole, mais plus à l’écriture en elle-même. Il y a tout au long du disque un jeu subtil qui consiste à redéfinir pour chaque morceau les instruments porteurs ou les instruments portés. Ainsi sur « Tumulte », le trio affirme d’entrée son autorité et sa cohésion, les trois musiciens avançant comme un seul homme le long d’une mélodie propulsée par un groove profond. Par opposition à cette approche, sur « Wiener », la batterie est libre de ses mouvements puisqu’elle circule entre les fragments d’un long thème éclaté joués à l’unisson par le saxophone et la contrebasse. Soit une exploitation de l’espace sonore radicalement différente. Au long de l’album, ces jeux d’opposition se multiplient. Ainsi, la contrebasse de Peter Herbert joue un rôle central sur « Le reliquaire du bonheur » puisque les allers-retours incessants de l’archet sur les 4 cordes forment un motif constant et régulier qui autorise la batterie à développer, après quelques bruissements de cymbales, une pulsation légère qui rythme les phrases aériennes et pudiques de Jean-Charles Richard tandis que sur le titre suivant, « Neige grave », une belle composition de Peter Herbert, elle passe à l’envie d’un rôle rythmique, en devenant un instrument percussif qui se mêle aux frappes de Wolfgang Reisinger, à un rôle mélodique en allant se lover autours des lignes du saxophoniste. Plus loin, un contraste saisissant oppose le titre « Nader », invitation au voyage physique, géographique, musique paysagée, et « Firmament », qui constitue une sorte de voyage immobile, vertical, au cours duquel le corps ne bouge pas pour mieux laisser l’esprit vagabonder, comme le fait cette note tenue en souffle continu, doublée à l’archet et soulignée de quelques vibrations de cymbales amplifiées à l’aide d’un micro. Ailleurs, d’autres formules sont proposées. « Misfit-Bandit » est la seule pièce qui utilise la classique répartition des tâches. Peter Herbert et Wolfgang Reisinger s’y illustrent en accompagnateurs attentifs, assurant une rythmique souple et inventive pour Jean-Charles Richard, qui ne boude pas le plaisir qu’il prend dans ses baskets de soliste. A noter, sur ce titre, un beau solo de contrebasse en pizzicato, plein et profond. Le duo intimiste est privilégié sur le très aérien « Bengalis », au cours duquel les notes graves et les harmoniques sont alternées par le contrebassiste tandis que la flûte Bansuri sert de sa sonorité mystique un discours d’une grande musicalité. Sur « Myosotis », probablement l’un des morceaux les plus émouvants du disque, les trois instruments restent au plus près de la superbe mélodie, développant autours d’elle une abstraction de proximité qui favorise le retour naturel des trois instruments au thème. Traces se clôture par une improvisation du trio, encore un nouveau format, qui laisse transparaître la profonde empathie et l’écoute attentive dont font preuve les trois hommes.

Diversité d’ambiances, de matières et d’architectures, donc, mais l’implication des trois musiciens, le naturel avec lequel ils s’emparent du matériel musical, le plaisir qu’ils ont visiblement pris à jouer ensemble font de cet album un grand moment de musique, où l’on entend trois personnalités trouver la juste manière de s’exprimer en valorisant l’autre, en se mettant au service d’un projet dont la beauté saisissante se confirme, voire se révèle, au fil des écoutes. 6 ans c’était un peu long, c’est vrai. Je ne regrette pas d’avoir attendu.




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