25 mai 2012

Les arts et lettres de Sylvain Rifflet



J’aime beaucoup Sylvain Rifflet. C’est dit. Depuis ses participations remarquées au sein du Gros Cube d’Alban Darche (je vous invite à réécouter son beau solo de clarinette sur le titre « Naftule agent secret » issu d’un album incontournable, Polar Mood), les deux essais transformés avec le groupe Rockingchair qu’il co-anime avec Airelle Besson, ou encore sa remarquable prestation dans l’album Songes…Silences de Didier Levallet également sortit chez Sans Bruit et dont j’ai eu le plaisir de parler ici, il fait partie des musiciens dont le nom suscite chez moi une irrépressible tentation d’écoute. Bien sûr, il est un instrumentiste inspiré, avec un phrasé fluide et inventif, mais surtout, il laisse trainer ses saxophones, clarinettes, métallophone et autres objets traités ou non sur des projets qui à chaque fois se révèlent passionnants. Pour preuves, les deux disques qu’il vient de sortir quasiment simultanément, et qui m’ont mis une sacré claque. C’est donc les joues rougies de cet aller-retour que je prends ma plume pour vous en toucher quelques mots…


Beaux-arts



Sylvain Rifflet : Saxophone Tenor, Clarinette, Clarinette Basse, Metallophone, Compositions
Gilles Coronado : Guitare
Frédéric Norel : Violon
Clément Janinet : Violon
Benachir Boukhatem : Violon Alto
Olivier Koundouno : Violoncelle
Christophe Lavergne : Batterie, Boîtes à musique


Chaque parution du label Sans bruit a, du moins jusqu’à présent, représenté à mes yeux un petit évènement. Dans le flot ininterrompu de sorties qui ne cesse de me faire procrastiner quand aux « bonnes résolutions » visant à limiter ma consommation de disques (je vais finir par prendre la bonne résolution de mettre à la corbeille ces inutiles désirs de sagesse), ces albums dématérialisés représentent à chaque fois une étape incontournable, le label affirmant de sortie en sortie une identité forte, à la fois visuelle et musicale.
C’est une des raisons qui m’ont fait attendre, puisqu’il était annoncé depuis quelques temps sur le site, ce  Beaux-arts, suite de huit morceaux qui, s’ils fonctionnent parfaitement indépendamment, ne révèlent leur grandeur que lorsque le disque est écouté dans son intégralité, car chacun de ces titres représente un chapitre d’une histoire musicale passionnante, au cours duquel un focus est fait sur un personnage-instrument, dont les soli s’intègrent à la narration sans jamais la polluer. Un quatuor à cordes est au cœur de l’instrumentation, complétée par la guitare génératrice de surprises de Gilles Coronado, la batterie protéiforme de Christophe Lavergne (Gros cubistes eux aussi) et bien sûr les instruments sus-cités du leader.

Que ceux qui, comme moi, se méfient un peu des formules « with strings » se rassurent tout de suite : il ne s’agit pas ici pour les cordes de tisser en arrière plan des nappes sirupeuses pour soutenir les instruments-lead. Le quatuor représente au contraire un matériau d’une grande richesse utilisé parfois comme un tout mais surtout comme la somme de quatre sons, de quatre univers. L’utilisation des archets ou du pizzicato n’est jamais prévisible, et si le groupe tire parti des richesses harmoniques et de la potentielle puissance de l’assemblage, les capacités d’interaction et le lyrisme du violoncelliste, de l’altiste et des deux violonistes représentent un exemple parfait de modernisme et d’invention. Il serait d’ailleurs plus juste de dire que les sept instruments, et pas seulement les cordes, se positionnent, au fil d’une écriture savante et immédiatement génératrice de plaisir, dans un ensemble pour en épaissir le son et savent s’en échapper pour ornementer la musique tout en restant au cœur du propos. La composition en elle-même influe beaucoup sur le placement du soliste. Sur « Formes circulaires, Soleil n° 2 », Sylvain Rifflet place ses jolies phrases de clarinettes entre les vagues de sons du groupe, articulant son discours pour qu’il ait à la fois une signification par lui-même, mais aussi du sens par rapport au motif cyclique joué par le quatuor. Le solo s’intensifient tandis que la guitare et la batterie font monter la pression jusqu’à ce qu’un riff de guitare ravageur et une accélération du motif aboutissent à une fin tout en tension.

Dans le second titre, « Le Phantascope », le long solo lyrique et émouvant de Frédéric Norel et les arrangements audacieux qui montent en puissance pour venir coller au plus près d’un riff de guitare s’alimentent mutuellement. Comme si les arrangements avaient été écrits pour le solo tant ils viennent mettre en lumière sa dramaturgie. « Le collage », magnifique titre vaporeux, accueille dans son brouillard lumineux quelques vers écrits à l’archet par Olivier Koundouno, dont le violoncelle dialogue amoureusement avec le violon alto de Benachir Boukhatem sur le délicat « Une route, un chemin ». La guitare de Gilles Coronado monte en puissance jusqu’à envahir l’espace pour mieux l’occuper dans l’orageux et anguleux « Un dessein » aux influences rock marquées, et Clément Janinet emporte le septet dans d’autres sphères lors d’un solo tendrement écorché sur le sublime « Dada » qui conclut l’album. Christophe Lavergne fait montre tout au long du programme d’une exceptionnelle rigueur, la justesse de son placement n’ayant d’égal que la diversité de ses propositions, des tintements pudiques de « Le collage » aux torrents de frappes déversés au cours d’un solo tonitruant porté par le groupe à la fin de « Le phantascope ».

Profondément original et terriblement addictif, Beaux arts suffirait amplement à étourdir, par la richesse de son architecture, le raffinement de son écriture et l’inspiration dont il est inondé, le plus solide des mélomanes. Mais Sylvain Rifflet, du revers de la main, nous assène une deuxième claque musicale :


 Alphabet






Sylvain Rifflet : Clarinette, Saxophone, effets
Joce Mienniel : Flûte, effets
Phil Gordiani : Guitare, effets
Benjamin Flament : Métaux traités, effets

Ambiance totalement différente pour le second disque, Alphabet. Différente de Beaux-arts, mais aussi différente de tout ce que j’ai pu écouter jusqu’à aujourd’hui. De la première écoute (délicieuse par le mélange de surprise et d’attrait qu’elle génère), puis de toutes les autres (indispensables tant le disque dévoile peu à peu ses subtilités tout en devenant un refuge confortable), on ressort invariablement groguis et souriant. La profonde originalité de cette proposition musicale tient à plusieurs choses. En premier lieu, les compositions. Une fois encore, mais dans une esthétique autre, Sylvain Rifflet le compositeur privilégie le motif. Des boucles rythmiques et mélodiques servent de point de départ pour quasiment chaque morceau. Puis ces boucles sont ici et là décalées, déformées, reprises par tel ou tel instrument ; elles font office d’ossature mais également de point de départ, car c’est à partir d’elles que les musiciens développent de savoureuses interventions, élans individuels toujours portés par un groupe soudé et qui déploie autant d’ingéniosité et de musicalité dans les rôles d’accompagnement/soutien que dans les positions solistes. Au-delà de l’écriture, il y a bien évidemment les qualités d’instrumentistes et l’évidente musicalité du quartet. Enfin l’originalité de l’instrumentation permet la mise en place de climats singuliers, l’album étant d’ailleurs d’une remarquable cohérence.

Un point commun avec Beaux-arts : Sylvain Rifflet, ici encore signataire de chorus somptueux, ne tire pas la couverture à lui et laisse beaucoup de place aux autres musiciens, s’acquittant d’une considérable part de « musique invisible », j’entends par là toutes les interventions qui, en arrière plan, donnent à la musique sa force et son intelligence. La faculté qu’il a à composer des toiles de fonds chiadées éclate ici aussi, et il se plaît, comme il le fait avec le quatuor sur Beaux-arts, à fondre sa sonorité dans le tissu collectif, à appuyer un motif de sa sonorité soyeuse ou à l’aide du Métallophone qu’il affectionne.

Tiens, en parlant de Métallophone… Vous vous souvenez sûrement, si vous avez eu la bonne idée de l’écouter, du terrible groupe Metal-O-Phone ? Et bien nous en retrouvons ici un membre, Benjamin Flament. Lui qui tenait dans ce groupe un rôle à la fois percussif, mélodique et harmonique (il y officie en tant que vibraphoniste), est dans cet Alphabet en charge du rythme puisqu’il y tient un rôle de batteur, mais joue sur un gros tas de ferrailles. Des métaux traités, oui. C’est très original et le rendu est franchement enthousiasmant puisque cet attirail, instrument hybride à mi chemin entre la batterie et le stand de brocante, lui permet de colorer sa pulsation de mille nuances qui ne laisseront pas insensibles les chineurs de bonnes vibrations. Sur le titre « A l’heure », il esquisse une petite jungle de tintements et de frappes légères qui à elle seule montre à quel point sa sonorité est travaillée et son jeu foisonnant. Le son d’ensemble doit en outre beaucoup à la manière distanciée qu’il a de remplir sa fonction pulsative, tout en énergie contenue et en couleurs chatoyantes.

Les guitares douces-amères de Phil Gordiani sont également un ingrédient essentiel de cette succulente mixture. Le panel de sonorités lui permet de donner à chaque titre une texture différente, parfois épurée avec un simple trémolo, ou nettement plus dense en superposant des guitares électriques aux saturations mesurées et d’autres acoustiques, comme un sculpteur moderne associerait le bois et le métal. L’introduction du titre « To Z » ferait presque penser à du Stoner Rock, (Josh Homme, sort de la guitare de Phil !) si le développement rêveur du morceau ne nous emmenait pas dans des territoires sonores inédits…

Complice de Sylvain Rifflet (au point d’enregistrer avec lui un disque en duo, L’encodeur), Joce Mienniel alterne les passages mélodiques, enivrants grâce à sa sonorité céleste et la limpidité de son phrasé, et les contributions rythmiques, dont il s’acquitte en utilisant son souffle de façon percussive et en imbriquant ses phrases dans les motifs pulsatifs inhérents à l’écriture, toujours elle. Il bouscule, au passage, les lieux communs concernant la flûte traversière que beaucoup considèrent fragile et féminine (ce qui peut heureusement être le cas), que l’on assimile volontiers à la musique classique (et pourtant, Dolphy, Lateef, Bouzon, Mezzadri…Mienniel) et dont on oublie trop souvent de vanter les mérites expressifs et les couleurs de nacre (Thank you, Eric, Yusef, Dominique, Malik, Joce…). Lyrisme puissant et écarts de conduite se conjuguent pourtant dans le jeu volubile d’un artiste dont je suis pressé d’écouter le disque imminent.

La matière organique, en plus d’être (très) riche et (exagérément) belle, est traitée, travaillée, bidouillée par les quatre musiciens, qui, non contents de proposer une musique d’exception, s’octroient le droit de la teinter d’un voile de magie presque intangible. Cela frise l’indécence.


ABCDEFGHIJKLMNOPQRSTUVWXYZ



Pour ceux qui n’auront pas eu le courage, l’envie ou le temps de lire cet article sûrement trop long (quand on aime…), un bref résumé : Beaux arts et Alphabet, deux disques récemment sortis par Sylvain Rifflet, sont deux concentrés de bonheur. Tous deux d’une grande originalité et présentant deux esthétiques différentes et complémentaires.
Alors, prenez les deux.

Pour Beaux arts, c’est ici 
Pour Alphabet, c’est .

Une dernière info :
Lundi 28 mai 2012, le label Sans bruit investit le Sunside pour une soirée au cours de laquelle Sylvain Rifflet viendra présenter, dans un format plus réduit, Beaux arts. Y sont également programmés le duo Alexandra Grimal/ Giovanni Di Domenico (merveille de poésie et de pudeur) ainsi que la formation d’Yvan Robillard (exemple de dynamisme décomplexé). Régalez vous bien avec tout ça !


1 commentaire:

Lionel Eskenazi a dit…

YES !!!!!!!