06 avril 2012

Bojan Z - "Soul Shelter"



Bojan Z : Piano, Fender Rhodes


Ce n’était pas tout à fait au moment de la sortie de son premier disque, Quartet, en 1993. Sûrement quelques mois après. Je n’avais alors pas encore sauté à pieds joints dans le monde du Jazz. Mes oreilles étaient jeunes et mon portefeuille fin. Ce disque, qui ne m’a jamais quitté et sur lequel je reviens très régulièrement, je l’ai acheté dans un vide-grenier, au hasard, avec le Landmarks de Joe Lovano et le Meant To Be de John Scofield. Bonne pioche. Bojan est devenu une sorte d’ami précieux, un compagnon de route, sans jamais n’en avoir rien su.

Alors, forcément, et depuis bientôt vingt ans, chacun des disques qu’il sort ou auquel il contribue est pour moi un évènement, et je ne me souviens pas avoir jamais été déçu par sa musique, toujours profonde, vivante et optimiste. Une musique qui fait du bien au cœur et à l’âme, une musique qu’il se plaît à partager avec les musiciens qu’il côtoie et les gens qui l’écoutent. Alors, en solo, c’est tout entière qu’elle se déverse sur l’auditeur, qui n’a d’autre choix que de la recueillir, tant elle est chargée du désir de partage. S’il a l’habitude de pratiquer cet exercice en live, Soul Shelter est le second disque qu’il enregistre seul face à son piano, le premier, Solobsession, ayant déjà une décennie bien tassée d’ancienneté. Retour phonographique, donc, à cette formule révélatrice des préoccupations musicales d’un artiste qui ne peut compter que sur lui pour donner naissance à une création artistique supposée source de plaisir pour celui qui s’y abandonne.

Et de plaisir il est plus que jamais question puisque ce disque contient en concentré tout ce qui caractérise le jeu du pianiste, tant sur l’aspect technique (tant mieux puisqu’elle est mise au service de la musique) que sur le plan purement artistique. Tout au long de ces 11 morceaux, les doigts de Bojan courent sur les claviers, virevoltent, s’attardent, effleurent ou martèlent les touches, tandis que de ses pieds, via les pédales, le pianiste décide de l’espace qu’occupera chacune des notes jouées. C’est un engagement total dans la musique, physique et cérébral, qui se ressent dès la première écoute. Bojan donne vie à son piano, lui permet de présenter aux oreilles du monde les images musicales qui l’habitent. Bojan Z explique avoir beaucoup travaillé pour cet album. Le fruit de ce travail est si mûr que l’on n’y sent plus aucune trace de l’acidité des exercices, de l’âpreté du temps passé. Reste le goût, le jus et le sucre, festin d’exception pour nos papilles auditives. La musique de Bojan Z semble venir de partout, elle jaillit sous ses doigts et nous inonde par sa beauté intégrale, transparente. Pas besoin d’être érudit pour percevoir la danse dans le jeu rythmique de sa main gauche, la lumière dans les cascades cristallines de sa main droite. La complémentarité de sa précision, de son sens mélodique, de son aptitude à donner une couleur (entre autre par l’utilisation toujours pertinente du Rhodes, vecteur de climat ou d’énergie), à équilibrer au cœur de ses improvisations l’abandon du geste et la force du propos, fait de chacun des morceaux de ce disque un petit bijou de musicalité, à l’inépuisable potentiel de réécoute.

Que l’introduction de cette chronique, en forme d’évocation d’un rapport personnel à l’univers du pianiste ne vous induise pas en erreur : je ne dis pas de cet album qu’il est sublime parce que j’aime la musique de Bojan Z. J’aime la musique de Bojan Z parce qu’elle a toujours été belle et que, secrètement, j’ai toujours su (ou rêvé), qu’elle revêtirait tôt ou tard la magie pure et simple dont elle fait montre tout au long de ce chef d’œuvre impressionnant. Soul Shelter, un abri pour l’âme ? Sans aucun doute. Un disque de chevet, aussi. Pour longtemps.

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