04 août 2011

Craig Taborn - "Avenging Angel"






Craig Taborn : Piano


C’est en faisant son chemin, sans se fixer de limites ni d’interdits, que Craig Taborn a peu à peu élargit l’éventail de ses outils de musiciens, de ses techniques permettant le développement d’un langage sophistiqué et unique. Mais là où certains se façonnent peu à peu une esthétique et creusent inlassablement leur sillon (et il convient de saluer cette approche, tant d’artistes majeurs se sont inscrits et s’inscrivent encore dans cette optique, pour notre plus grand bonheur), le pianiste, victime d’un irrassasiable appétit musical, n’a de cesse de remettre sa musique à nu, d’en exploiter la substantifique moelle à des fins différentes, en lui donnant une forme qu’il prend un malin plaisir à sans cesse réinventer. On a pu (et on peut toujours, chouette !) l’entendre dans des contextes et des environnements parfois antinomiques. L’artiste important (incontournable ?) de la scène avant-gardiste New-Yorkaise n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis de l’électro, l’improvisateur subtil prend plaisir à délivrer des parties qui groovent méchamment . L’Eldorado Trio qu’il forme avec Louis Sclavis et Tom Rainey, album dont j’ai eu l’occasion de parler ici, m’a fait souffrir d’une crise de Tabornite aïgue, maladie je l’espère contagieuse dont le seul remède est une forte dose de Taborn. Alors, pour guérir, j’ai écouté ou réécouté les albums en trio avec Lotte Anker et Gerald Cleaver, essentiels, le groupe Farmers By Nature au sein duquel il déploie son jeu aux infinis miroitements aux côtés de William Parker et Gerald Cleaver, « The Rub And Spare Change » du quartet de Michael Formanek, le groupe Hard Cell de Tim Berne…avec à chaque fois le sentiment de m’aventurer dans une musique aux sens de lecture multiples, d’une grande richesse tant sur le plan de la construction harmonique que sur le fin tissage de motifs mélodiques. Avenging Angel, premier album en solo du pianiste, vient de paraître chez ECM, et une fois de plus Manfred Eicher peut se targuer d’inscrire à son catalogue une œuvre puissante et singulière dont la matière est issue d’une session de deux jours en studio durant lesquels Craig Taborn a laissé courir ses doigts et voguer son imagination sans autre contrainte que celle de jouer, de laisser prendre forme ses petits mondes intérieurs. Voilà qui n’arrange guère ma pathologie.

Car c’est bien de petits mondes dont il est question, chaque titre faisant l’objet d’un traitement spécifique, avec une esthétique propre. Climats, couleurs et intentions sont sans cesse renouvelés, sans que l’ensemble ne souffre de discontinuité. On se promène dans ce disque comme dans un recueil de poèmes où chaque page est une fin en soi, ou plutôt un éternel début. L’inspiration de Craig Taborn paraît sans limite et son extraordinaire technique est toujours mise au service d’un propos lourd de sens, quand elle n’est pas en grande partie occultée par un travail passionnant sur des notes ou des phrases simples projetée dans un silence qui en représente un support idéal. Entre épure et foisonnement, le pianiste ne cesse de surprendre, d’une part par la qualité générale du propos, avec de longs cheminements et une poésie aux couleurs d’acier, et d’autre part par la facilité avec laquelle il tire parti de sa large gamme de touchers. Parfois les notes crépitent comme des flammèches, parfois elles s’étalent, laissant ressortir leurs belles hamoniques. Craig Taborn montre alors, loin de tout effet pyrotechnique, la pertinence dont il sait faire preuve dans le travail du son. L’effet de réverbération, qui est une marque de fabrique du Label, permet ici au pianiste de laisser le temps aux hamoniques de se mêler, de se fondre pour donner naissance à des sonorités légères mais complexes, fruits d’une délicate alchimie.

Pour son premier effort solo, Craig Taborn place la barre très, très haut. Forte, touchante et chahutée, la musique du pianiste y est, dans sa profondeur et sa diversité, déposée comme une offrande à la beauté. Où, pour le moins, comme la flagrante démonstration d’une créativité dont la limite n’a pas encore été atteinte.

1 commentaire:

André L a dit…

Bravo, c'est une très belle recension du disque de Taborn. Je ne l'ai pas encore écouté, mais cela ne devrait pas tarder. J'ai eu la chance d'écouter le pianiste avant-hier soir, le 13 novembre 2011. Il était de passage dans la petite salle du Cheval Blanc à Schiltigheim. En trio, avec Gerald Cleaver (batterie) et Thomas Morgan (contrebasse), Taborn a donné un concert d'une intensité rare. La musique peut sembler exigeante, mais elle est jouée d'une telle façon, dans un tel esprit, que l'on est aisément emporté. Immédiatement. le bonhomme Craig est en outre un gars très symathique.