14 juillet 2011

Didier Levallet - "Songes, silences"




Airelle Besson : Trompette
Sylvain Rifflet : Saxophone Tenor, Clarinette Basse
Jan Vanek : Guitare
Didier Levallet : Contrebasse
François Laizeau : Batterie




L’enregistrement de cet album date de novembre 2006. Je laisserai mon étonnement de côté pour mieux me réjouir que le label Sans Bruit ait décidé de publier la petite perle qu’est « Songes, silences », suite à une proposition de Didier Levallet. Il eut été dommage, insensé même, qu’une si belle musique ne soit pas rendue accessible. Il se dégage en effet de ces 41 minutes de musique une magie qui trouve sa source dans la finesse des thèmes, dans la façon dont ils sont joués et ornementés, et surtout dans l’ambiance singulière de ce répertoire d’une grande cohérence. Les structures, bien que chiadées, laissent une grande place à l’improvisation et les formules sont sans cesse renouvelées, tous les musiciens étant en interaction les uns avec les autres. Ainsi s’engagent, à l’intérieur même du jeu collectif, des petites conversations auxquelles chaque membre du quintet participe, et une écoute attentive permet à l’auditeur de saisir toute l’intelligence de ces propos mêlés. Et si la musique reste légère, accueillante, c’est que le raffinement de leur placement, dans l’improvisation comme dans les parties formalisées, permet aux musiciens de ménager l’espace d’expression des autres.

La musique écrite par Didier Levallet est mâtinée d’influence hispanisantes. On doit principalement cette couleur latine à la guitare de Jan Vanek, marquée par le Flamenco (et pas que !), mais aussi aux tambourins à petites cymbales de François Laizeau., aux accords saxophone/trompette (tout particulièrement sur le premier thème, « O.A.C. »), ou encore à la sonorité sableuse et acidulée de Airelle Besson. Il s’agit bien d’une couleur, car le fond est ancré dans les racines du jazz, avec de nombreuses incursions en terre de Blues (y compris par le guitariste) et un jeu ternaire proprement Be-Bop, avec des chabadas impériaux (« Inside Movements ») et des walking bass robustes. Cela swingue sec, c’est élégant, original, dépaysant, et surtout éminemment mélodique. Sur chaque titre, la mélodie fait mouche et emporte l’adhésion. L’écriture n’est jamais un prétexte et l’exposé d’un thème se fait parfois sur toute la longueur du morceau, comme sur « O.A.C. » où, mis à part un court enchevêtrement de soli de soufflants, le morceau est exclusivement consacré à l’exposé d’un long thème porté par le bouillonnement de la guitare, de la contrebasse et de la batterie, jusqu’aux accords finaux en forme de délivrance.

La présence d’Airelle Besson est décisive tout au long de l’album, car au-delà de sa jolie sonorité et de sa facilité à marier son timbre à ce lui de son complice Sylvain Rifflet, ses apports mélodiques, sa façon de poser patiemment les jalons de chorus qui ont du sens, ses notes un peu brumeuses et ses traits de lumière attirent l’attention et séduisent durablement, que ce soit lors d’interventions individuelles ou dans des phases de discours mêlés, comme sur « Inside Movements », lorsqu’elle intercale ses phrases entre celles du guitariste, que tous deux agencent leur chorus par rapport à l’autre, s’amusent à mêler leur phrases, à se proposer mutuellement des motifs, à terminer la phrase que l’autre a commencé. Sur « A.O.C. », la vivacité de ses échanges avec Sylvain Rifflet sont tout aussi remarquables, tout comme ses soli sur « Aigre-doux » ou « Instants chavirés », absolument magnifiques. On retrouve ce degré d’inspiration, cette force tranquille loin de tout effet tape à l’œil chez Sylvain Rifflet, qui nous offre sur « Aigre-doux » et « Back And Back » deux chorus à la fois simples et essentiels, avec une sérénité qui donne du sens à chaque note et un impact narratif certain. Ces deux-là sont habitués à jouer ensemble, entre autre au sein de leur groupe Rockingchair (dont les deux albums sont recommandés). On a également pu les entendre aux côtés de Michel Portal (une vidéo ici). Leur complicité/complémentarité se fait entendre tout au long du disque, ne serais-ce que dans leur façon d’interpréter les thèmes, soit en unissons parfaits, soit en générant de subtils décalages qui donnent du relief à la mélodie sans en casser le charme. Leur sonorité commune peut être rugueuse lorsqu’il faut donner de la matière à un thème, ou lisse et dorée, comme lorsqu’ils soutiennent de quelques accords joliment harmonisés le solo de guitare sur « Jardin secret (à saisir) », ou qu’ils ponctuent et ensoleillent les échanges de Didier Levallet et Jan Vanek sur « Blue Berlin Tango ».

Jan Vanek, avec son jeu si particulier (sa main droite est positionnée comme celle d’un bassiste et il utilise ses cinq doigts pour tirer les cordes ou les gratter, ce qui lui permet d’allier une grande vélocité et une attaque qu’il met au service d’un jeu où se mêlent différentes traditions gitanes (flamenco, manouche), phrasé marqué par le blues et sophistication jazz. Ce jeu mélodique, percussif et foisonnant s’apaise un peu lorsque le guitariste utilise une guitare électrique, sur laquelle son approche se fait plus posée, comme le montre son solo aéré sur « Jardin secret (à saisir) », ce qui ne l’empêche pas de placer ici et là quelques fulgurances bien senties. Entendre un tel guitariste apporter sa touche à un groupe composé de musiciens issus de la scène jazz européenne (donc plus enclins à développer un jeu marqué par les racines bop et le lyrisme sophistiqué de ses déclinaisons européennes) prouve, si besoin était, que la musique s’accommode fort bien des métissages les plus inattendus.

Impériale, autoritaire, profonde et délicieusement chantante, la contrebasse de Didier Levallet apporte, en contraste avec le jeu incisif et anguleux du guitariste, une rondeur qui ne fait jamais défaut. Tout au long de l’album, les lignes solides et toujours mélodiques du leader se font les axes centraux de chacune des compositions. On a le sentiment que le contrebassiste parvient à dialoguer avec les quatre autres musiciens en simultané. Garante discrète d’une dynamique d’ensemble inébranlable, sa contrebasse chante un mélange de quiétude et d’empressement, les notes boisées et les harmoniques se fondent dans une succession d’accords moelleux et d’envolées mélodiques, les motifs puissants incitent à la danse autant qu’ils invitent au rêve.

Et ce n’est pas un hasard si l’on retrouve François Laizeau aux baguettes, balais et mailloches… Ils ont fait un beau bout de chemin ensemble et le batteur se montre à la hauteur de cette complicité. Son jeu dynamique et coloriste s’inscrit parfaitement dans la logique du contrebassiste. La section rythmique, de fait, est à elle seule pourvoyeuse d’images fortes et de climats subtils. L’introduction aux mailloches de « Jardin secret (à saisir) » en est une belle preuve, tout comme l’est le chabada sec et dansant qui rythme « Inside Movements » ou le beaux jeu aux balais sur « Instants chavirés », titre qui conclut cet opus délectable de la plus belle des manières.

Rendez-vous sur le site du label Sans Bruit, où vous pourrez vous procurer ce « disque », qui me paraît indispensable.

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