04 mai 2011

Stéphane Belmondo - "The Same As It Never Was Before"






Stéphane Belmondo : Bugle, Trompette, Coquillages
Kirk Lightsey : Piano, Flûte
Sylvain Romano : Contrebasse
Billy Hart : Batterie
+ Laurent Fickelson : Piano, Fender Rhodes sur “Haunting By Now”


Stéphane Belmondo est un musicien qui se situe au carrefour de plusieurs approches du Jazz. Il y a le redoutable improvisateur, infatigable sillonneur de clubs qui promène sa trompette et son bugle, se laisse porter par le vent des rencontres et des amitiés. Et puis il y a l’élégant souffleur de mélodies au phrasé mélodique qui orne de ses volutes les arrangements soyeux de l’orchestre qu’il co-dirige avec son frère, Lionel Belmondo. Il y a le sideman investi, le pupitre discret. Tour à tour bopper fou sous les feux des projecteurs ou artisan de l’ombre, il a construit au fil des ans, mieux qu’une carrière, un itinéraire qui l’a amené à jouer avec beaucoup de grands musiciens, de ce côté-ci de l’Atlantique ou de l’autre.

Pourtant, The Same As It Never Was Before n’est que son deuxième album en tant que leader. Le premier, Wonderland (un album de reprises de Stevie Wonder que je recommande à tous ceux qui ne l’ont pas encore), ne m’a jamais quitté. J’en apprécie toujours autant, après nombre d’écoutes, la rondeur tranquille, la force contenue et l’authenticité. Je retrouve ces qualités dans ce second opus enregistré pour le label Verve avec un quartet solide peu avare en swing et musicalité. Pour fixer ses nouvelles compositions, Stéphane Belmondo s’en entouré d’une équipe de choc et cela saute immédiatement aux oreilles. La musique coule de source, l’énergie circule et chacun contribue, par sa souplesse, sa réactivité et son savoir jouer, à plonger ces morceaux dans le grand bain d’une improvisation charnue et toujours mélodique. Les longues phrases inspirées de Stéphane Belmondo n’y sont bien sûr pas étrangères. Affranchi des freins techniques, il met toute sa maîtrise au service d’un discours simple mais au sein duquel chaque phrase est une source d’ivresse. Sa sonorité est chaude, son timbre ambré. Il y a du souffle dans ce jeu, cela respire. Mais surtout, chaque intervention est soignée, la ponctuation, les inflexions, les ghost notes, les courbures, les angles et les rondeurs, tout concours à ce sentiment d’évidence, comme si rien n’était réfléchi. Certaines personnes, allez savoir pourquoi, ont une élégance naturelle. 

Les remarquables arabesques modales du bugliste (et encore un peu trompettiste) bénéficient du soutient du lumineux Kirk Lightsey, protagoniste essentiel de cet album. A 74 ans, il a la fougue, l’humour et surtout l’envie d’un jeune loup qui a les crocs. Dans ses accompagnements comme dans ses interventions solistes (magnifique chorus sur « United »), le pianiste déploie des trésors d’inventivité, en mêlant ses accords bondissants et ses jolies phrases aux mélodies de Stéphane Belmondo. Au-delà de son savoir-faire (M. Lightsey a du métier), on ne peut que saluer la réactivité dont il fait preuve, pour coller au plus près de la musique de Stéphane Belmondo et lui donner une moelleuse intensité. Le duo du leader et de son ex-employeur (« Everything Happens To Me ») montre à quel point leur complicité relève de la symbiose. Le temps d’un morceau (la longue intro de « Habiba »), il troque son piano contre une flûte et installe un climat mystique et orientalisant, dévoilant une facette moins connue de son talent. Sur cette introduction (qui dure quand-même 5’10’’…), la section rythmique développe un jeu tout en touches, très aérienne, comme sur « So We Are », titre qui ouvre sereinement cet album, ou sur « Free For Three », conversation à trois ou le leader, le batteur et le contrebassiste tressent leurs discours avec sensibilité et légèreté.

Ailleurs, Billy Hart partage sa bonne humeur et son énergie et la musique s’en trouve dynamisée. On l’imagine, avec son regard malicieux, son sourire chronique et ses attitudes de boxeur. Il faut le voir en concert, viser du coin de l’œil une cymbale avant de lui asséner une sorte d’uppercut, dérouler son swing naturel, jamais forcé, proposer des motifs originaux et des tourneries efficaces… Billy Hart est un joueur, espiègle, provocateur, taquin. Une machine à faire pulser en somme. 

The same As It Never Was Before doit beaucoup au contrebassiste Sylvain Romano, que l’on retrouve de plus en plus souvent dans des contextes variés (bonne nouvelle) et qui déploie ici un jeu d’une grande intelligence. Sa ligne originale sur la reprise de Stevie Wonder « You and I » est représentative de sa volonté d’allier une grande sobriété et un placement qui influe sur l’esthétique de la musique et donne l’impression que le groupe est en suspension. Ses lignes discrètes mais robustes bénéficient en outre d’une sonorité ample et boisée magnifiquement restituée par les bons soins de Gérard De Haro.
Cet album plein de belles musiques se clôture par un titre un peu différent, puisque l’électricité fait son apparition via le Fender Rhodes de Laurent Fickelson, fidèle complice de Stéphane Belmondo. Pas de rupture pour autant, ce titre s’incorpore naturellement dans le répertoire, et peut constituer une sorte de pont entre cet opus et celui que le pianiste va sortir dans quelques jours, The Mind Thing, ou l’on retrouve Stéphane Belmondo sur deux titres et à la production, ainsi que Sylvain Romano à la contrebasse. De quoi prolonger le plaisir, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

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