23 mai 2011

Bruno Angelini, Mauro Gargano & Frabrice Moreau - "So, Now?..."






Bruno Angelini : Piano
Mauro Gargano : Contrebasse
Fabrice Moreau : Batterie


“So, Now?...” la question est posée.
Alors, maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on dit ? Tout a été proposé ? On invente, on recycle, on s’inspire? Il faut passer après Bill Evans, Thelonious Monk, Bud Powell, Mc Coy Tyner, Cecil Taylor. Il faut passer après Paul Chambers, Ron Carter, Jimmy Garrison, Charlie Haden, Scott LoFaro. Il faut passer après Paul Motian, Elvin Jones, Tony Williams, Philly Joe Jones. Il faut trouver ces petites parcelles de musiques encore vierges, tant de drapeaux ont été plantés sur les vastes territoires jadis en friche, aujourd’hui accessibles et fréquemment foulés.
Des disques en trio piano/ contrebasse/ batterie, il y en a énormément. Parmi cette offre pléthorique, de nombreux projets méritent d’être salués, j’aimerais d’ailleurs disposer de plus de temps pour le faire. Et puis, une fois de temps en temps, un album s’impose. Je viens de tomber en arrêt sur ce trio composé de trois musiciens que je suis de près et que je prends toujours plaisir à voir et écouter. Depuis quelques temps un titre était en écoute sur le site de Bruno Angelini, laissant présager du meilleur. Le plaisir ressenti à l’écoute de ce disque répond à ces attentes haut placées, les surpasse sans peine. 

Les raisons sont multiples et le talent, l’implication des trois musiciens ne sont bien sûr pas étrangers à cette réussite. Mais il faut aller au-delà de ce constat, car ce groupe n’est pas une simple addition de trois discours complémentaires, il s’agit d’ores et déjà d’une formation solide au sein de laquelle les rôles sont équitablement distribués, qui joue un répertoire constitué de standards (intelligemment réinventés) et de pièces originales des trois musiciens. Dans un cas comme dans l’autre, le trio impose une identité de groupe, une couleur de jeu qui apporte une belle cohésion à ce répertoire. On a l’habitude d’entendre Bruno Angelini et Mauro Gargano jouer ensemble au sein du quartet Résistances Poétiques de Christophe Marguet. Leur entente saute aux oreilles tout au long des 11 titres du disque. Cette affinité dans le jeu n’est pas nouvelle : rappelez-vous, sur l’album Buscando La Luz du dit quartet, un court morceau nommé « Il est là » servait d’introduction à un autre titre, « What a glorious day ! ». En studio comme sur scène, le pianiste et le contrebassiste y dévoilaient, en duo, une jolie complicité, un lyrisme tranquille à quatre mains. Sans parler de toutes les phases de jeu, si délicates, ou l’un et l’autre travaillent la matière, entre l’impulse de Christophe Marguet et les mélodies de Sébastien Texier. 

So, Now ?... est, je crois, la première occasion pour nous (si je me trompe, merci de me renseigner en laissant un commentaire !) d’écouter Fabrice Moreau échanger avec le pianiste et le contrebassiste. Sa sensibilité, l’importance qu’il donne à la mélodie, la pertinence de ces choix de sons (son set de batterie, pourtant limité, semble pouvoir donner naissance à toutes les nuances) et sa présence discrète jouent un rôle prépondérant dans cette rencontre. Fabrice Moreau est un merveilleux batteur, et un musicien précieux. Il ne se contente pas de rythmer les morceaux. Il rythme le jeu de ses partenaires. Il épouse les inflexions du piano ou de la contrebasse, il anticipe leur phrasé, le déroulement de leurs chorus, pour porter, souligner et colorer un jeu collectif né dans l’instant. Autant soliste qu’accompagnateur, le batteur donne une véritable leçon de musicalité lorsqu’il prend la parole dans « Some Echoes », porté par un piano épuré et des notes profondes jouées à l’archet par Mauro Gargano. 

Les trois musiciens endossent simultanément les rôles de mélodistes et de rythmiciens, la musique se tresse, faite de discours équilibré, sans soliste dominant. Poétique et accessible, romantique sans jamais être triste, fouillée mais apaisante, la musique est d’une rare beauté, et trouve son chemin, parfois en tournant autours d’un obsédant motif de contrebasse (« Before 1903 »), parfois en courant le long des arabesques lyriques de Bruno Angelini (« Caroline »), en se laissant tomber dans les silences avant d’être rattrapée par une note boisée, un accord moelleux ou un bruissement, une frappe claire, une baguette qui s’abandonne sur une caisse claire détimbrée. Cajolée, magnifiée, la musique s’abandonne, entre les mains de ces trois musiciens qui prennent soin d’elle, jusque dans leur travail de composition. Deux titres sont signés par le pianiste, deux par le contrebassiste (dont je découvre avec joie les talents de compositeur, en attendant avec impatience d’écouter son projet « Do do Boxe »…) et un par le batteur (« Vert », titre déjà présent sur le magnifique album Pour du trio de Jean-Philippe Viret). Les reprises sont une bonne occasion de redécouvrir des titres dont certains pourraient paraître inexploitables tant les versions qui en ont été données sont devenues cultes. Je pense notamment à « Round Midnight », qui clôt cet album. Son appropriation par le trio est sublime, avec un Bruno Angelini en apesanteur, qui effleure le thème avec pudeur, pour mieux en extraire la substance.

So, Now ?...
Et bien maintenant, il va falloir compter cet album dans les classiques du genre, vous savez, ceux que l’on recommande avec insistance, pour éviter, tant que faire se peut, que notre entourage soit privé de son écoute. Car il en est ainsi des disques de ce rang : on ne peut se contenter d’en apprécier la saveur en solitaire, leur beauté se doit d’être partagée.
Ce que je fais avec vous, en vous souhaitant d’avoir la bonne idée de vous le procurer, en quelques clics et pour une somme tout à fait raisonnable, sur le site du label Sans Bruit.
A noter que ce trio se produira au Sunside le 31 mai dans le cadre d'une très belle soirée organisée par le label et au cours de laquelle joueront également Stéphan Oliva (Film Noir) ainsi que le trio Bruno Ruder/Jeanne Added/Vincent Lê-Quang (Yes Is A Pleasant Country).

2 commentaires:

Gipéhel a dit…

Superbe découverte.
Le Round Midnight évite tous les pièges dans lesquels sont tombés nombre de pianistes (miévrerie, bavardage ...)

Dans la lignée des grands trios Bill Evans, Scott La Faro, Paul Motian ou Ahmad Jamal, Israel Crosby, Vernell Fournier.

C'est du grand art !

Olivier a dit…

Bien d'accord avec vous, Gipéhel... Du grand art!