22 avril 2011

Stéphane Kerecki & John Taylor - Patience





Stéphane Kerecki : Contrebasse
John Taylor : Piano


Il y a quelques mois j’ai eu le privilège d’être présent au Sunside pour voir Stéphane Kerecki présenter son nouveau répertoire en trio avec John Taylor et Nelson Veras. Cette soirée a suscité chez moi beaucoup d’enthousiasme. J’en ai parlé ici.

C’est au terme de cette soirée que j’ai appris que les titres joués feraient l’objet d’un enregistrement en duo avec le pianiste. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je l’attendais ce disque ! Patience récompensée par ce Patience absolument sublime.

Stéphane Kerecki, auteur de la totalité du répertoire excepté trois improvisations et une reprise du « Jade Visions » de Scott LaFaro, trouve en John Taylor un partenaire de choix qui lui permet de donner à sa musique une esthétique nouvelle, plus intimiste, plus épurée, plus spacieuse. La patte du compositeur/contrebassiste reste immédiatement identifiable, malgré une instrumentation quasiment contraire à celle de son quartet désormais habituel, puisqu’on a ces derniers mois eu le plaisir de le voir évoluer entouré de deux saxophonistes (Matthieu Donarier et Tony Malaby) et d’un batteur (Thomas Grimmonprez). Les saxophones et la batterie cèdent leur place au piano, ce qui ouvre le champ de l’harmonie et recentre les lignes de chants et la pulsation. La contrebasse se repositionne de fait en instrument mélodique, les nombreuses sont les occasions de profiter du phrasé précis et inspiré du leader. Sa sonorité robuste, avec ces cordes qui frisent avec élégance pour apporter une touche de métal dans ce grand océan de bois, se fait de plus en plus personnelle.

Lorsque le motif de contrebasse de « Manarola » démarre, on se souvient de la joie ressentie à l’écoute de « Macadam », le premier titre de son précédent album, Houria. Ce titre a été composé en souvenir d’un séjour dans ce village situé dans le Parc National des Cinq Terres, en Italie. Tout comme ce beau village perché sur les rochers, la musique semble défier l’horizon, d’abord très aérienne, grâce à l’introduction tapée à même les cordes par John Taylor, cette composition s’ancre dans le sol lorsque se posent la rythmique de la contrebasse et le jeu mélodique du pianiste. Ce qui saute aux oreilles sur ce titre se confirme tout au long de l’album : ces deux musiciens devaient enregistrer ensemble. Pour eux, je suppose, car jouer une musique de ce niveau doit être un plaisir intense, mais pour nous aussi, amateurs de cette musique dont la force, qui ne se prévoit pas, ne se calcule pas, émane bien souvent de la rencontre de plusieurs artistes dont les propos, à un moment, sont destinés à se joindre. Je ne peux qu’abonder dans le sens de Guillaume De Chassy, qui précise dans ses liner notes que les duos contrebasse/piano « n’abondent guère dans la discographie », ce sur quoi il ajoute que « Le tandem que forment Stéphane Kerecki et John Taylor en constitue désormais un nouveau jalon ».

Cette joie de jouer, cette évidence dans les échanges, la beauté de l’écriture et la profondeur du spontané, les belles sonorités des deux instruments et leur propension à se fondre l’un dans l’autre pour donner une dimension orchestrale au dialogue peut rappeler les échanges complices de Marc Copland et Gary Peacock, ce qui n’est pas un mince compliment. Un hommage est d’ailleurs rendu à ce dernier sur le titre sobrement intitulé « Gary ». Celui-ci m’avait fais forte impression en live, et la version proposée sur ce disque est un sommet de lyrisme, et de pudeur. Le chorus qu’y prend John Taylor n’en finit pas de me bouleverser.

Le pianiste est un artisan qui semble, non pas aérer son jeu, mais se servir de son vocabulaire très riche en couleurs harmoniques et de ses phrases perlées pour sculpter le silence, dresser autours de la contrebasse des paysages vastes et poétiques, à l’image de la pochette du disque, qui, avec sa fraîcheur, ses jeux de lumières et sa beauté discrète, reflète à mon sens très bien la musique (exquise) de Patience. Le piano joue également un rôle prédominant dans le mouvement de cette musique. Dans l’introduction de « La source », John Taylor effectue un très beau travail sur les reflets, le miroitement d’une eau calme avant de la mettre dans le sens de la marche en allant chercher au plus profond de son instrument, en tapant sur les cordes ou en les grattant, des sonorités uniques qui apportent une mobilité à ce thème sensible joué à l’archet par Stéphane Kerecki. 

Mystérieux, profonds, respectueux et d’un naturel confondant, les échanges entre ces deux musiciens font de ce disque un sommet, un de ces grands disques dont on sait qu’ils nous accompagneront longtemps.

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