04 avril 2011

Henri Texier Nord Sud Quintet - "Canto Negro"


Sébastien Texier : Saxophone Alto, Clarinette, Clarinette Alto
Francesco Bearzatti : Saxophone Tenor, Clarinette
Manu Codjia : Guitare
Henri Texier : Contrebasse
Christophe Marguet : Batterie



La carrière d’Henri Texier est si grande (si belle aussi) qu’il peu se permettre le double luxe de stabiliser ses formations et multiplier les rencontres. S’il a joué et joue encore avec une multitude de musiciens venus d’univers différents, il a pris la bonne habitude de s’entourer d’hommes de main avec lesquels il prend le temps de fixer les choses, transformant de jolies rencontres musicales en collaboration durable, ce qui permet de trouver un véritable son de groupe, une densité, une couleur.



Canto Negro est le quatrième album enregistré avec le noyau dur du Red Route Quartet, à savoir Sébastien Texier, Manu Codjia et Christophe Marguet. Cela a débuté avec le Strada Sextet (deux albums somptueux, (V)ivre et Alerte à l’eau ), puis un album un peu à part dans la discographie du contrebassiste, Love Songs Refections, disque construit sur une alternance de reprises de grands classiques du Jazz parlant d’amour et de pièces plus sombres, composées ou improvisées par les membres du Quartet. Il ne s’était jusqu’alors abandonné aux délices des standards que sur le très beau The Scene Is Clean en trio avec Alain Jean-Marie et Aldo Romano. Cette liste de disques doit être complétée par la citation d’autres projets, comme la musique du film de Bertrand Tavernier Holy Lola ou le splendide spectacle Prévert Blues. Quatrième effort phonographique, donc, de ce noyau dur, ici rejoint par le pétillant Francesco Bearzatti. Et cela tourne fichtrement bien. Ce n’est pas un hasard si l’on retrouve Christophe Marguet, Manu Codjia et Sébastien Texier de disque en disque depuis quelques années… Tous sont porteurs (ici ou ailleurs) d’une musique dont les élans mélodiques et les jaillissements participent à la poétique d’œuvres qui marquent de leur empreinte le Jazz tel qu’on le pratique de ce côté de l’Atlantique. Et puis il y a, chez chacun d’entre eux, cette volonté de faire se croiser les mélodies les plus subtiles et les déferlements, le réfléchi et le spontané. Il y a ce travail sur la couleur, sur la chaleur, sur l’intensité. Et cette nécessité vitale du partage, qui leur donne aujourd’hui l’occasion d’élargir leur cercle pour y accueillir un musicien d’envergure qui vient relever la formule comme une épice sublime un plat. Et ce n’est pas (seulement) parce qu’il est un magnifique saxophoniste que je me réjouis de l’arrivée de Francesco Bearzatti au sein de ce groupe, c’est aussi et surtout parce qu’il a quelque chose à y faire, quelque chose à y dire. Dans le jeu collectif, il élargit le spectre harmonique des thèmes, et Henri Texier ne se prive pas d’utiliser cette ressource, comme en témoigne les beaux accords de sax qui portent la mélodie de « Tango Fangoso ». En tant que soliste, il nous régale de ses interventions précises et chahutées de sa façon très personnelle de faire déborder ses phrases, en ajoutant une dégringolade de notes lorsqu’on les croit finies. Ce jeu tout en dénivelés est parfaitement complémentaire des douces pentes mélodiques grimpées/dévalées par Sébastien Texier, dont les soli donnent un bel aperçu de son phrasé fluide et de son aptitude à faire naître des émotions, de la tendresse à la rage.



En live comme sur disque, le sentiment que l’on éprouve instantanément à l’écoute de ce répertoire est d’y retrouver les trois éléments qui caractérisent le mieux la démarche musicale d’Henri Texier : Une formation-socle solide, une belle rencontre, et un univers personnel intact. On reconnaît tout de suite la patte du compositeur : les thèmes sont des hymnes où se mélangent Jazz stricto sensu et effluves d’ailleurs. Ces ailleurs que le contrebassiste ne cesse d’évoquer, souvent par le biais d’une musique revendicative, engagée. Si sa musique est si belle et qu’elle ne vieillit pas, c’est parce que ses révoltes sont toujours indispensables et sa manière de les mener vitale. Il dénonce le moche par le beau, Henri Texier. Il pointe du doigt les exactions des hommes qui se déciment et détruisent leur environnement en mettant en musique sa rage ou son amour. Ses albums sont en général axés sur un thème fort : La révolte ( (V)ivre ), l’apologie du métissage (Mosaic Man ), un hommage appuyé aux peuples sans attaches ( Mad Nomad’s ), le combat d’une femme qui rêve d’une vie plus juste (Remparts d’argile ), ou encore l’amenuisement des nappes phréatiques et ses effets dévastateurs ( Alerte à l’eau ).Le thème de l’eau est à nouveau évoqué dans Canto negro sur deux titres sombres et pourtant d’une grande poésie (« Louisiana dark waters » et « Nigeria sad waters »). Et puis il y a les voyages, toujours. L’Afrique, l’Asie, le Moyen Orient, la Bretagne.



De ses voyages, Henri Texier nous ramène les plus précieux présents, et à travers sa contrebasse il nous les offre. Sa sonorité est immédiatement identifiable puisque chargée des souvenirs de tous ces lieux, latitudes propices au partage, à l’échange, à la découverte. On y entend la chaleur, les sourires et les mains tendues, mais aussi la souffrance, les révoltes, les déchirures. Elle se fait ambassadrice d’un Monde dont les richesses sont complémentaires des nôtres. Et là où l’occident voit trop souvent les routes défoncées, la corruption et la mendicité, ce grand conteur d’escapades met en musique et en lumière la joie de vivre, les sourires, les ciels d’orage, la chaleur moite ou les vents tièdes, les odeurs de bouffe et les sacs de curry, les fruits sucrés, les taxis blindés, mais aussi la force et la dignité des autres, ceux que la cupidité des uns n’a pas épargné.
La musique comme acte de résistance, comme témoin des beautés du Monde, comme vecteur d’émotions. La musique comme une arme, comme un bouclier, comme une assiette et deux cuillères.



Si tout cela transpire dans la musique du Nord Sud Quintet, c’est que tous ses membres partagent les mêmes préoccupations, et peut être leurs rêves (et les nôtres) se rejoignent-ils un peu. A travers le jeu de chacun se met en place une expression collective qui va dans le sens des compositions d’Henri Texier. Celui-ci a décidé, à travers ce Canto Negro, de rendre hommage aux grands créateurs noirs. Pour ce faire, le quintet prend de la hauteur et embrasse les influences musicales de plusieurs continents, avec des touches latines que l’on n’avait pas entendues depuis Mosaïc Man, et qui donnent à certains morceaux des airs de fête (« Ravine Gabouldin ») ou une intensité plus sanguine, à l’image de cette « Samba Loca » où chacun y va de son solo avant que Manu Codjia n’emporte le morceau sur des terres encore vierges, avec le soutien de Christophe Marguet et d’Henri Texier. Ce dernier utilise l’archet sur cette partie, comme sur les improvisations à deux clarinettes et une contrebasse (« Bayou brume » & « Rouge Bayou ») au cours desquelles les trois voix se mêlent et se tournent autours avec une esthétique grave et un sens commun de la mise en place. Ces deux improvisations, respectivement créditées à Francesco Bearzatti et Sébastien Texier, font partie des courtes séquences imaginées pour lier les compositions entre elles, les introduire ou simplement donner de la cohérence à une scénarisation totalement maîtrisée. Christophe Marguet évoque aux balais la terre ocre, la fait s’envoler en légers tourbillons de poussière, ce qui n’étonnera pas ceux qui savent à quel point son jeu s’ancre dans le sol aussi facilement qu’il s’élève, jusqu’à tutoyer les étoiles ; Manu Codjia introduit « Mucho Calor » par une partie de guitare dont il a le secret (« Tormentoso »), utilisant avec originalité et musicalité ses effets pour créer un paysage profond sur lequel une rythmique binaire inhabituelle viens se caler pour donner naissance à un titre à l’énergie rock, avec un gros riff de guitare saturée et des riffs de sax qui s’éloignent des mélodies développées ailleurs. Ce titre se fond dans l’ensemble et montre une fois de plus que la musique du Nord Sud quintet ne s’embarrasse pas d’étiquettes.



Henri Texier se réserve pour la fin de l’album un très joli monologue de contrebasse (« Manatee Blues »), qui aboutit sur « Canto Sueno », titre cher à ce groupe, dont la mélodie est devenue au fil du temps un terrain de jeu privilégié. Ce titre existe depuis un certain temps et a été joué sous différentes formes et dans différents contextes, avec différents noms (« Sommeil caillou » sur Remparts d’argile, « Voyage à Kep » sur la B.O. de Holy Lola). La version ici délivrée rappellera à ceux qui ont eu le plaisir d’écouter cette musique en live les instant magiques de fin de concert, lorsque ce titre est interprété en guise d’au-revoir. Comme sur scène, il laisse à l’écoute de cet album un irrépressible désir d’y revenir, ce que l’on fait bien volontiers tant il est magnifique. Cette source de plaisir là n’est pas prête de se tarir.





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