15 mars 2011

Daniel Humair - "Le jeu incessant de Daniel Humair"





C’est la musique de Daniel Humair qui m’a amené à sa peinture. Depuis longtemps ses projets musicaux, ou ceux auxquels il participe en y apposant une patte reconnaissable entre mille, squattent ma discothèque, mes platines, mon lecteur Mp3. L’énergie que le batteur insuffle, qui balance avec autorité entre swing imparable et abstraction paysagiste, confère à ces innombrables séances studio et captations live une force et une puissance d’évocation rares. Ecouter Daniel Humair jouer de la batterie, c’est embrasser toute l’Histoire de la batterie Jazz et avoir une visibilité sur la direction qu’elle prend. De son rôle essentiel de sideman de luxe à partir de la fin des années cinquante jusqu’aux époustouflantes expérimentations sans œillères récemment publiées, Daniel Humair marque de son empreinte l’art du drumming créatif, ce qui lui vaut depuis plus de cinquante ans de jouer avec les plus grands musiciens de la Jazzosphère. Et ce qui devait arriver arriva. A force de voir ses peintures sur les pochettes de ses disques, j’ai commencé à assimiler ce style, unique. J’ai commencé à me promener le long de ces lignes chahutées, autours de ces formes simples et sans cesse renouvelées en infinies variations, là où souvent les couleurs se rencontrent, là où la matière s’efface, respire… comme respire la musique du batteur, flux et reflux d’énergie qui absorbe l’auditeur et le retient de façon rassurante, même si parfois les brisures font craindre la chute.


Les lignes incertaines du peintre trouvent un écho dans l’aptitude du musicien à frôler la perte d’équilibre sans faire perdre à sa pulsation de sa superbe. La sonorité colorée des cymbales du rythmicien, sa propension à faire chanter ses fûts rappelle la cohérence des teintes utilisées pour les toiles du maître, qu’il décline en séries, pour utiliser les fonds de gobelets de peinture comme le musicien profite des heures de studio pour graver des pépites.



Cela n’engage que moi car je ne suis pas sûr que Daniel Humair voit les choses de cette façon, mais je considère sa peinture et sa musique comme deux manifestations d’un seul et même Art, celui de créer des œuvres dans lesquelles on peut se perdre à chaque fois que l’on s’y aventure. Un art qui se caractérise par une grande cohérence, chaque période (et il y en a, en musique comme en peinture !) servant de socle à l’avancée suivante, si bien que depuis un demi-siècle, cet esthète à part façonne une œuvre personnelle en mouvement constant, qui lorgne toujours vers l’innovant sans jamais tourner le dos aux réalisations passées, qui se fait créative car elle n’oublie rien.
« Le jeu incessant de Daniel Humair » est un livre magnifique qui donne une vision très complète du parcours du peintre. La quantité (g)astronomique de photos en font un ouvrage au sein duquel on se plonge avec bonheur, juste pour le plaisir de céder encore et encore à l’ivresse de la promenade visuelle, comme le contemplatif investit du temps à regarder l’herbe pousser.


De nombreuses photos liées à l’activité de Musicien de Daniel Humair sont également au programme. Affiches de concerts, photos prises en concert, en studio, en répétition ou sur la route et pochettes d’albums se bousculent, témoignages des rencontres et des aventures du génial gaucher (qui se dit ambidextre, tout en avouant que sa main droite est un peu gauche…). On a beau connaître son parcours et l’avoir écouté avec le who’s who du Jazz, la somme de ces images donne inévitablement le tournis. On l’y voit aux côtés de Dexter Gordon, Bill Evans, Joe Henderson, en train d’enregistrer un duo de batteries avec Elvin Jones, entouré de tous les fous géniaux qui ont fait du Jazz ce qu’il est aujourd’hui (Henri Texier, Michel Portal, Jean-François Jenny-Clark, Joachim Khün et tant d’autres…). Entre les photos et les peintures, des textes savoureux décryptent avec pertinence l’approche graphique du peintre batteur, qui se raconte et nous explique comment la vie l’a amené à s’armer de baguettes et de pinceaux.
Pour couronner le tout, un disque bonus nous permet d’écouter 7 courtes improvisations à la batterie ainsi que 3 séquences issues des séances qui ont donné naissance au déjà culte « Pas de dense », enregistré avec Bruno Chevillon et Tony Malaby.


Ces trois séquences, sublimes, enchanteront les amateurs de musique libre, d’autant que ce trio est aussi rare qu’essentiel. Après seulement quelques concerts (dont celui donné au Sunside le 27 Avril 2009, pour moi mythique) et une session d’enregistrement, il s’impose comme l’une des formations les plus réjouissantes de scène actuelle, jouant une musique imprévisible et mouvante où les filaments mélodiques s’échappent d’une matière travaillée à chaud, où les rythmes se densifient et s’aèrent au gré des impulsions de chacun, où deux fortes personnalités musicales s’engouffrent dans toutes les brèches ouvertes par la troisième… L’alchimie est totale et le résultat à couper le souffle. Les courtes impros du batteur sont comme autant de petites histoires concises et pleines de sens et l’on y entend un rythmicien complet et très attaché aux couleurs ainsi qu’à l’aspect narratif de sa musique.
Présenté dans un beau coffret cartonné, « Le jeu incessant de Daniel Humair » est un objet généreux qui recèle de trésors visuels et auditifs. Grandiose.



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