17 novembre 2010

Hans Lüdemann, Sébastien Boisseau et Dejan Terzic – « Rooms »



Hans Lüdemann : Piano, Piano Virtuel

Sébastien Boisseau : Contrebasse

Dejan Terzic : Batterie, Percussions



Cet album ne se contente pas de mettre en sons une demeure dont on visiterait chaque pièce, symbolisée par un morceau, de façon linéaire. Je vois d’ici la ballade feutrée du feu de cheminée ou le swing sautillant du cuisinier derrières ses fourneaux… Pourquoi pas, mais le concept de « Rooms », plus subtil, plus profond, ouvre le champ des possibles à ce Trio au sein duquel chaque musicien apporte librement son univers et son expressivité.

Ces « Rooms » ne sont pas les pièces d’une même maison. Ce sont des pièces, connues ou rêvées, qui disposent chacune d’un charme unique.

Vastes, confortables, modernes, sombres, humides, encombrées, spartiates, faites de bois ou de pierre, de terre ou de verre, elles se présentent ici comme autant de petits mondes dont les particularités guident l’écriture et l’improvisation des musiciens.

La musique trouve, à l’intérieur de ces pièces, matière à se renouveler dans la diversité des situations à vivre et des émotions véhiculées par l’endroit. La vie se doit d’être dépareillée ! Ne vous êtes-vous jamais sentis grandis par l’ambiance d’une pièce ? Une belle bibliothèque donne envie de lire, une grande cuisine donne envie de cuisiner. On s’éprend de botanique lorsque l’on flâne dans une serre… C’est cet axe de travail qu’on choisit Hans Lüdemann, Sébastien Boisseau et Dejan Terzic. En se plaçant dans des contextes différents, ils ont, sans trahir leur musique, donné de multiples formes à leur propos.

Romantique et enivrante sur les deux parties des escapades Italiennes ou sur « Uber Den Selbstmord », délicatement effacée sur « Doux », emplie d’une énergie qui finit par déborder sur « Le Balafon Blanc Et Noir » ou « Orienterung », enlevée et entraînante sur « Steine », dispersée sur « Prinz » (où le trio revisite, en le fractionnant et le ré-harmonisant, le standard « Someday My Prince Will Come », qui vole en éclats de lumière), foisonnante sur « Jukebox », anguleuse, chargée et saturée sur « Disturbed », flottante et décalée sur « Baby » ou encore sereine sur « The Day You Are Here », la musique se pare d’atours qui étonnent, dérangent, subjuguent.

Cette propension à innover doit bien sûr au talent et à l’inventivité des musiciens. Tous trois sont remarquables quel que soit le registre exploité. Hans Lüdemann, en plus d’un beau jeu de piano où se mêlent courbes et brisures, a recours à un Piano Virtuel dont il peut distordre et saturer les sons, jusqu’à aller chercher des quarts de tons inexistants sur un Piano classique. Il avait d’ailleurs donné naissance à un album solo sur lequel il exploitait largement cette technique (« Between The Keys »). Par ses entrelacs de Piano et de Piano Virtuel, le pianiste élargit son champ d’expression pour un résultat plus que convainquant, qu’il soit centré sur la mélodie ou enclin à laisser parler la poudre.

C’est toujours un grand plaisir de retrouver Sébastien Boisseau. Son jeu tour à tour sage et impertinent, sa jolie sonorité de bois et la liberté qu’il sait prendre et donner font de lui, au risque de me répéter, un musicien unique et complet. Stable et efficace dans son rôle de pilier rythmique (« Love Confessions », « Disturbed »), il agrémente ses lignes d’acrobaties rythmiques et harmoniques qui donnent du grain à un discours sans cesse renouvelé. Quand à ses qualités de solistes, je me garderai bien d’en refaire l’apanage pour ne pas être taxé de favoritisme, mais bon… Le cœur y est !

Les merveilleux contrebassistes ont une chance : celle de pouvoir jouer avec de merveilleux batteurs. Sébastien Boisseau trouve ici en Dejan Terzic un nouvel interlocuteur de choix. Autant batteur que Percussionniste, il exploite avec gourmandise sa très large palette de sonorités pour donner de beaux rythmes à la musique et mettre plein de musiques dans ses rythmes. On ressent dans son drumming ses racines Yougoslaves. Foisonnant ou discret, incisif ou moelleux, son jeu se fond avec intelligence dans ces pièces bigarrées et participe à leur singularité.

Où l’art et la manière de proposer un beau voyage entre 13 fois 4 murs, comme autant de cocons propices au rêve et à l’évasion… Cela se refuse-t-il ?

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