13 octobre 2010

Bruno Angelini, Sébastien Texier & Ramon Lopez - "Sweet Raws Suite Et Cetera"


Bruno Angelini : Piano

Sébastien Texier : Saxophone Alto, Clarinette, Clarinette Alto

Ramon Lopez : Batterie




Illustrer la guerre pour mieux défendre la paix. La démarche est généralement réservée aux arts visuels, la photographie bien sûr, mais aussi le cinéma, la peinture ou la bande dessinée. Raconter, avec des notes, les aventures ou mésaventures d’un monsieur tout-le-monde en temps de guerre est une entreprise difficile, car la musique doit se faire suffisamment expressive pour traduire la violence, le désarroi, l’engagement aveugle, l’espoir, la tristesse, la joie, mais aussi le gâchis, l’égarement de l’âme.

Les compositions de Bruno Angelini et l’implication des trois musiciens dans ce projet font de l’histoire de Sweet Raws une véritable déclaration de guerre à la guerre et à la folie des hommes, ou plutôt une très belle déclaration d’amour à la paix et au bon sens.

Photo : DR/X


En premier lieu je tiens à mettre en exergue la qualité des compositions de Bruno Angelini, qui réussit le tour de force de construire une histoire cohérente tout en maintenant les qualités harmoniques et mélodiques que l’on connaît à sa musique. Pris séparément, chaque morceau est délectable, on écoute du vrai bon Jazz contemporain, qui sait mêler, dans la lignée d’ailleurs des autres travaux du pianiste (tous excellents comme vous pourrez le constater en allant écouter des titres issus de ses albums ou de ceux auxquels il a participé sur son site internet www.brunoangelini.com) exigence formelle et spontanéité. Nous ne sommes pas en présence d’une musique posée sur des images mais d’une illustration musicale. Il est important de le préciser car l’album ne souffre d’aucune longueur, défaut récurrent des musiques de films ou de spectacles. C’est donc en maintenant la densité de sa musique et son attrait que Bruno Angelini a pensé ce répertoire.

Belle occasion, de fait, de retrouver le piano élégant et expressif du leader, qui met tout son art de la nuance au service de cette musique et surtout des émotions qu’elle engendre.

A ses côtés, deux musiciens dont on le sait proche, Sébastien Texier et Ramon Lopez. Leurs collaborations antérieures sont toutes indispensables (le Quartet « Résistance Poétique » de Christophe Marguet, le trio Bruno Angelini/ Joe Fonda/ Ramon Lopez, le projet « Colors » avec Gérard Lesne, Jean-Philippe Viret et Ramon Lopez…) et montrent que leurs affinités musicales vont au-delà de la simple complémentarité. Ces trois là savent jouer ensemble, ils savent s’appuyer les uns sur les autres pour construire collectivement leur musique. Le répertoire de cette « Sweet Raws Suite Et Cetera » leur sied d’ailleurs parfaitement.

Photo : DR/X


Sébastien Texier y trouve matière à développer des chorus passionnants et à laisser libre court à sa sensibilité. Il a depuis longtemps prouvé ses qualités d’interprète, sa faculté à insuffler une dynamique particulière à une phrase en jouant sur l’intensité de son souffle et la profondeur de sa sonorité. Il peut, sur quelques notes, évoquer le murmure comme le cri, l’apaisement comme la rage, jusqu’à la brisure. Bruno Angelini a dû penser à lui en composant ces thèmes, sur lesquels le saxophoniste a tout loisir de faire vivre son chant.

Le drumming créatif et en perpétuel mouvement de Ramon Lopez n’est pas étranger au fort caractère de cet album. La palette de sonorités dont il dispose lui permet d’ajouter à sa fonction pulsative (qu’il remplit avec toute l’indiscipline qu’on attend de lui) une musicalité dont peu de batteurs peuvent se targuer. Il peut créer des paysages saisissants faits de bruissements, de frottements, de tintements et de frappes.

Photo : Christophe Alary


Le disque est articulé autours de différentes étapes ou situation vécues par Raws. Le titre d’ouverture lui est consacré. Son thème se dévoile après quelques minutes durant lesquelles les trois musiciens posent le décor. Sur « Raws & M. Wars are in a boat », L’effervescence de la Clarinette Alto et de la Batterie illustrent le bouillonnement du conflit naissant. Les accords plaqués par le pianiste contrastent par leur puissance et leur clarté. Puis le piano se met à gronder, se brouille tandis que les lignes de Sébastien Texier se font plus nettes. Tous deux se retrouvent sur le thème qui amène une grande tension, puis se retirent pour laisser Ramon Lopez illustrer la solitude du soldat dans un solo de Batterie plein de sens, tout en nuances de gris. Comme une prise de conscience du combat qui approche. Sur le morceau « Wars » se superposent un thème tout en tension, des salves d’accords sombres, des phrases aux dissonances calculées et une Batterie pleine de violence. Retour au calme, à la solitude et à la perdition sur « Faded Raws », magnifique titre mélancolique dans lequel Sébastien Texier incarne avec pudeur ce personnage qui s’efface, s’éteint. Pourtant, « He has a dream », nous dit Bruno Angelini sur un court morceau habité par un piano protéiforme qui illustre le mélange de résignation et de volonté d’avancer, avant de pointer du doigt l’amalgame fait entre la poursuite du bonheur et les paradis artificiels de la consommation à tout va (« Neo-Capitalism, Happy Tommorows For Raws ? » ), ainsi que les inégalités sociales qui découlent de ce système (« Oppulence and Starvation »). Ces deux titres, par leur esthétique quasiment opposée (le premier est plein de force, le second évaporé), montrent l’écart entre les moyens mis en œuvre pour faire de l’argent et le triste résultat constaté. En filigrane, on peut y entendre que l’accomplissement de soi passe par la voie intérieure, et qu’exister ne rime avec posséder que sur le papier. Le disque se clôture par un retour au thème de « Raws », petit citoyen moyen balloté dans un monde qu’il n’a pas choisi.

Nous ne l’avons pas choisi non plus, sinon il serait différent. Mais si l’on peut (doit) s’insurger contre les méfaits et les exactions liées à l’appât du gain, il faut aussi savoir apprécier ce dont le système nous permet de profiter. Car parmi les industries il y a l’industrie du disque, et parmi les disques il y a « Sweet Raws Suite Et Cetera ». A défaut de racheter l’Homme, cette œuvre passionnante prouve au moins qu’il peut avoir bon goût.


Photo : Hélène Collon

4 commentaires:

Hélène C. a dit…

Excellentissime, les mots me manquent...

michel delorme a dit…

DISQUE FABULEUX !

michel delorme a dit…

DISQUE FABULEUX

michel delorme a dit…

DISQUE FABULEUX !