02 mai 2010

Rencontre avec Christophe Marguet

A l’occasion de la sortie de « Buscando La Luz », nous avons rencontré Christophe Marguet. L’occasion de discuter de ce projet, de sa place dans la carrière du batteur, de son approche musicale ainsi que de ses projets actuels et à venir...


Mozaic Jazz : Après « Itrane », c’est la première fois que tu fais un second album avec la même formation. J’imagine que c’est parce que tu prends plaisir à jouer avec ces musiciens, mais est-ce que tu penses avoir trouvé la bonne formule ?

Christophe Marguet : Paradoxalement, j’ai jusqu’à présent utilisé une formule différente pour chaque disque. Je dis paradoxalement, car au fond de moi j’ai toujours voulu garder le même orchestre, mais j’avais des désirs de mouvements, la volonté de chercher de nouvelles choses qui ont fait que je me suis retrouvé à chaque fois avec une nouvelle formule. Ce qui est en train de se passer là me correspond quand même plus, parce que je suis quelqu’un de fidèle avec les copains musiciens et dans la vie en général, c’est ma façon de travailler. En plus je crois beaucoup au travail de fond, à la manière de façonner un son. Avec le temps, on joue on rejoue, on re-rejoue les morceaux jusqu’à temps que cela devienne très naturel et qu’on ait plus à expliquer tout ce qu’on veut. C'est-à-dire que lorsqu’on amène un nouveau morceau, ça se monte très vite, très naturellement. Ça faisait longtemps que j’attendais de pouvoir enregistrer un deuxième album avec le même orchestre.

Mozaic Jazz : C’est une recherche d’ambiances particulières qui t’a amené à diversifier les formules ?

Christophe Marguet : Oui, tout à fait, j’avais à l’époque envie d’aller vers des sons plus électriques. Je ne dis pas que je n’y reviendrai pas, mais pour l’instant c’est comme s’il y avait quelque chose qui s’était stabilisé. Actuellement, cette formation me convient, la façon d’entrevoir la musique, d’écrire de façon plus mélodique et aussi d’avoir introduit beaucoup plus d’harmonie, ce sont des choses que j’ai envie de continuer à travailler et de développer. Peut être qu’un jour, je réintroduirai des sons électriques ou électroniques, on pourra réfléchir à d’autres formes, mais c’est un peu tôt pour en parler. Sur « Buscando La Luz », on est dans une configuration acoustique dans la continuité du précédent album et le répertoire est écrit pour cette formule.





Mozaic Jazz : Donc tu as écrit ce répertoire pour cette formation ?

Christophe Marguet : Oui, c’est un répertoire qui a été pensé pour les musiciens, on essaie de composer un morceau et de l’adapter au mieux pour les copains, et si on sent que ça ne fonctionne pas, on le met de côté.

Mozaic Jazz : Etonnamment, et sans te répéter, c’est comme un retour aux sources, il y a une logique entre ton premier album, « Resistance Poétique », « Itrane », et maintenant « Buscando La Luz ».

Christophe Marguet : Oui, il y a vraiment une boucle qui s’est refermée à partir de « Itrane », et cette musique à été pensée de cette façon là. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai eu envie de réutiliser le nom, « Résistance Poétique », parce que ça avait aussi une logique par rapport au premier album. Il me semble que ce titre est toujours d’actualité et il le sera à mon avis pendant fort longtemps, mais c’est aussi un clin d’œil au premier album. J’avais également pensé à Steve Swallow pour « Itrane », c’est aussi pour ça que j’ai repris ce titre. Les choses ont quand même un sens et s’organisent de façon relativement naturelle. J’essaie maintenant d’être le plus clair possible pour chaque développement d’album parce que j’ai quand même un peu brouillé les pistes de manière très rapide au début. Avec « Les correspondances » mon deuxième disque, on est tout de suite allé vers une musique un peu plus dure, après je suis passé au sextet avec un projet plus rock, tout comme le quartet « Ecarlate », donc je pense qu’il était temps de revenir à cette forme de Jazz. Et puis au fond, tout en assumant parfaitement ces albums précédents, qui ont été de très belles expériences, je pense que les deux derniers disques “Itrane” et “Buscando la Luz” me ressemblent un peu plus.

Mozaic Jazz : Tu as joué avec beaucoup de musiciens, mais il y a une quasi constance, c’est ta collaboration avec Sébastien Texier…

Christophe Marguet : Oui, il est dans tous les disques, sauf dans le sextet « Reflections ». J’avais prévu de faire « Ecarlate » en trio, avec Olivier Benoit à la guitare et Bruno Chevillon à la contrebasse, et puis au bout de quelques concerts, je me suis rendu compte qu’il manquait quand même un soufflant, et j’ai trouvé à ce moment que c’était bien de renouer avec Sébastien. On est très proches au niveau de notre sensibilité musicale. On se connaît par cœur, d’autant qu’on joue aussi ensemble dans les orchestres d’Henri Texier, donc c’est effectivement un musicien que je côtoie énormément. Ça correspond aux fidélités dont je parlais tout à l’heure, tout ceci a un sens et c’est aussi ça qui me plaît.





Mozaic Jazz : D’ailleurs dans tes compositions, notamment sur « Buscando La Luz », il y a des thèmes qui lui vont comme un gant…

Christophe Marguet : C'est-à-dire que nous avons un terreau commun, qui est le Jazz, au sens très large, et plus particulièrement des univers comme la musique de Keith Jarrett, son quartet avec Dewey Redman, ou la musique de Paul Motian. Je sais que Sébastien connaît très bien ces univers, moi aussi d’ailleurs, ce sont des liens très forts qui nous unissent. Par exemple, dans le morceau qui s’appelle « L’attente », il y a une référence directe à Dewey Redman. Je n’ai pas eu besoin de lui demander de faire ça, je n’y pensais même pas, mais c’est venu naturellement et ça m’a tout de suite beaucoup plu, j’ai trouvé ça formidable. Ce sont tous ces liens que l’on a qui nous amènent à cette chose que l’on pourrait appeler du mimétisme. Nous n’avons plus forcément besoin de s’expliquer, ça permet d’aller beaucoup plus en profondeur et, je pense, faire des choses qui sont plus fortes.

Mozaic Jazz : Et avec toutes ses influences communes et ce lien fort qui vous unit depuis tant d’années, vous arrivez encore à vous surprendre ?

Christophe Marguet : On se surprend à entendre chez l’autre des choses nouvelles. Notamment lors du dernier concert que l’on a fait au mois de mars, à Rochefort, Sébastien a joué des choses que je n’avais encore jamais entendues. Ça m’a fait plaisir, c’était très beau. C’est important que l’on continue à se surprendre. En fait il faut que l’on continue d’évoluer chacun de son côté, c’est pour ça aussi que c’est bien de travailler dans d’autres groupes, de faire d’autres rencontres, mais il faut évoluer aussi au sein de l’orchestre, et continuer à développer, développer, développer. A la fois il faut entériner un son, une façon de faire, la développer, la malaxer, mais il faut aussi à un moment qu’il y en ait un qui nous emmène ailleurs…

Mozaic Jazz : Le quartet « Resistance Poétique », c’est quatre personnalités musicales avec un vrai son de groupe. Pense-tu que ton rôle de leader est d’encourager chacun dans ses apports ou de recentrer la musique sur une ligne directrice ?

Christophe Marguet : Eh bien c’est exactement les deux. J’essaie de penser le plus possible musique que j’écris avant de l’amener, de la concevoir, de la mettre en forme, de la façonner de façon à ce que quand je la présente au groupe ça ait déjà un sens. Ensuite, pour que la musique prenne tout son sens, il faut que les autres se l’approprient, il faut que ça devienne leur truc, comme s’ils l’avaient écrit eux même. C’est une condition de réussite. Cette musique part d’une composition, mais il y a aussi beaucoup d’improvisation, donc si les musiciens n’y mettent pas tout leur univers, ce n’est pas intéressant. Par exemple le 4tet de John Coltrane, je l’aime énormément pour la musique de Coltrane, pour son univers incroyable, mais aussi pour les personnalités qui l’accompagnent, et chacun dans son rôle contribue à la force de cette musique.
A chaque fois que les groupes ont une certaine force, c’est quand on retrouve à la fois un univers marqué et des personnalités musicales fortes qui peuvent s’exprimer. Il y a des groupes avec de belles personnalités musicales, mais si le compositeur ferme trop la musique, les musiciens n’auront pas la possibilité de déployer leur jeu. Ce n’est pas forcément que la musique n’est pas bien, elle peut être très belle, mais les musiciens n’auront pas beaucoup de possibilités d’expressions. Inversement parfois nous avons des superbes musiciens, mais pas de propos, ce qui arrive d’ailleurs beaucoup plus souvent. Ce rapport entre l’approche collective et la personnalité du soliste est déterminant. Et si on a une personnalité très forte et un discours cohérent, ça peut donner quelque chose de rare... Mais nous avons aussi des musiciens qui peu importe le propos, ont une imagination débordante, une énergie incroyable et aussi un bagage technique hors du commun, parce que ça aussi ça compte… Pour peu qu’ils soient particulièrement inspirés, ils laisseront des traces incroyables. Il y a des solos qui sont absolument sublimes indépendamment de la qualité même du groupe, je pense à des gens comme Sonny Rollins ou John Coltrane et beaucoup d’autres… Ce qu’ils font à ce moment là se rapproche de quelque chose d’assez absolu, on touche la grâce.
Après l’autre recette c’est que l’on travaille. On répète beaucoup, on mâche un peu, jusqu’à ce que cela devienne évident. C’est une des raisons qui fait que nous avons un son de groupe.






Mozaic Jazz : Tes compositions, tes partitions, tu les fourni longtemps à l’avance ? Est-ce que chacun les travaille de son côté ?

Christophe Marguet : Il y a deux choses, la façon dont j’amène les partitions, c’est à dire à la répétition, je ne les donne pas avant. On les découvre ensemble le jour de la répétition. Il n’y a pas de travail à la maison, de toutes façons je n’écris pas de choses excessivement difficiles à interpréter. Et puis, il y a un laps de temps en général assez long entre le moment ou les partitions ont été présenté et le moment où l’on enregistre. Par exemple « L’attente » a faillit être sur le disque précédent, il était déjà prêt, mais il était en trop, je n’ai pas réussi à l’inclure dans « Itrane », donc pas la peine d’insister. Là c’est pareil dans « Buscando La Luz » il y avait un thème qui était prévu, mais il n’a pas très bien marché en studio. Je ne sais pas, peut être qu’il sera sur un prochain disque. D’une manière générale les morceaux ont au minimum une année d’existence avant d’être enregistré.

Mozaic Jazz : Donc tu es toujours dans la suite…

Christophe Marguet : Oui comme je disais, j’amène les morceaux avant. Pour l’instant, j’ai un autre projet en vue qui sera différent du quartet, c’est un peu flou donc je ne préfère pas trop en parler. Ce qui est sûr, c’est que le 4tet « Résistance Poétique » deviendra un 5tet avec Jean-Charles Richard. A plusieurs reprises il a remplacé Sébastien Texier qui n’était pas disponible, et a vraiment amené un truc à sa façon très intéressant. De plus, il est vrai que par les temps qui courent il est difficile d’enregistrer trois projets à la suite avec le même orchestre. De toutes les façons, je trouve que c’est intéressant pour l’écriture d’inclure un 5eme musicien, et puis pas n’importe lequel, Jean-Charles est formidable ! Le festival de Strasbourg nous propose une création avec ce 5tet pour le mois de Novembre, nous sommes en train de travailler sur un nouveau répertoire. Celui-ci est très avancé et j’ai quasiment de quoi faire un nouveau disque. Il me manque peut être un morceau et ce sera bon. J’ai toujours un répertoire d’avance, et cette fois-ci, c’est allé assez vite. Un peu plus que d’habitude mais c’est peut être parce que la base du groupe était déjà constituée… Un musicien en plus ne change pas tout, et comme je le disais, Jean-Charles avait déjà joué avec nous, ça fonctionne très bien et très rapidement avec lui. De plus, l’association avec Sébastien fonctionne aussi facilement, ils ne sont pas opposés, ils seraient plutôt très différents dans leur façon d’approcher la musique, et ça, ça n’est pas fait pour me déplaire.

Mozaic Jazz : Ne serait-ce que par leurs instruments, leurs timbres sont complémentaires…

Christophe Marguet : Oui, ils sont compatibles. Différents et compatibles. Je suis très content de la continuité de ce projet !
Mais par contre, le prochain enregistrement sera plutôt Franco-Américain, mais c’est encore un peu vague… Ce n’est pas assez avancé pour que j’en parle et je suis superstitieux… Je préfère en rester là !

Mozaic Jazz : Bon OK, avant de parler de la suite, profitons déjà de « Buscando La Luz » ! Est-ce que tu travailles encore ton instrument ?

CM : Je ne suis pas assez scolaire. Je travaille, mais comme dirait Daniel Humair, je m’amuse. J’ai du mal à travailler, à faire des exercices, je m’amuse quand je joue. Mais là il faut que je me remette à travailler plus sérieusement ma batterie.

Mozaic Jazz : Sur quel instrument composes-tu ?

Christophe Marguet : Au piano. Je ne suis pas pianiste, mais je compose au piano.


Mozaic Jazz : Y a-t-il une grande différence entre le morceau tel que tu le penses et le morceau tel qu’il est restitué par le 4tet lors de l’enregistrement ?

Christophe Marguet : Les morceaux évoluent naturellement. Dans un premier temps on voit comment ça fonctionne, je suis très attentif aux remarques des musiciens du Quartet, d’abord parce que je suis batteur, donc quand un pianiste me dis « tiens, tel mouvement harmonique est pas mal, mais il y aurait peut être un truc un peu mieux à faire… » J’y suis attentif car ce sont des détails qui tiennent tellement à l’instrument… Un mouvement harmonique par exemple, c’est très spécifique, donc si le pianiste a une remarque la dessus j'essaierai d’en tenir compte. Plein de choses comme ça, j’avais pensé une grille avec telle succession d’accords, on peut inverser un ordre… Ce sont des petites choses qui ne changent pas fondamentalement la couleur, mais quand même, c’est l’ensemble de ces petits détails qui font que ça sonne mieux.


Mozaic Jazz : C’est ce travail de groupe qui en fait un grand disque…

Christophe Marguet : Un grand disque je ne sais pas, c’est à vous de me le dire !...

Mozaic Jazz : On te le dit !

Christophe Marguet : On essaie de faire en sorte qu’il y ait une tension. Pas une tension malsaine, mais que l’on soit toujours sur un fil, même si le morceau est très mélodique, très calme… Par exemple la ballade qui s’appelle « Les heures », est tendue, en tension. Normalement une ballade c’est plutôt relax, là non. Celle-ci est presque un peu dure. Ça m’intéresse, ce sont des situations qui ne sont pas si attendues que ça.




Mozaic Jazz : Ca se retrouve dans ta musique, ne serait-ce que « Itrane », qui est un thème très limpide, il y a quand même une tension sous-jacente…

Christophe Marguet : Oui, le thème demande à être projeté, à être joué bien droit, presque pas interprété…

Mozaic Jazz : Il doit être joué à la note.

Christophe Marguet : Oui c’est ça, on joue les notes exactement, et presque rien n’est interprété. Sans aller là où vont les quatuors à cordes, on essaie de travailler poste par poste, d’assembler tout ça et de faire en sorte que ce soit le plus cohérent possible, du point de vue de la forme et du point de vue de la composition. Et que chacun s’y retrouve, parce qu’il est capital que chacun se sente bien dans sa partie. Bon, parfois il faut forcer un peu le trait, j’entends quelque chose et untel ne va pas l’entendre tout de suite, alors on insiste un tout petit peu et puis ça vient. Si ça ne vient pas, c’est qu’il y a un problème. Ce cas de figure n’est pas arrivé, mais il est possible qu’un musicien finisse par vous dire « ah non, je n’entend pas du tout ça… »

Mozaic Jazz : Tu reste à l’écoute de ton groupe, il n’y a pas qu’une seule voie…

Christophe Marguet : Oui, mais il faut quand même imposer son point de vue, il y a certains avis que je ne prends pas en compte. Je l’entends, je le comprends très bien, mais non, je souhaite vraiment aller « là »… Globalement, ça reste ouvert, je trouve ça très sain de prendre en compte l’avis des autres musiciens, mais ce n’est pas que sain d’ailleurs, c’est essentiel. C’est pour ça qu’ils jouent comme ça dans le disque, Ce que fait Bruno à certains moments par exemple, c’est un engagement total dans la musique, on ne peut pas jouer comme ça sans cet engagement. Je le sais très bien puisque je suis moi-même au service d’autres musiciens, Henri Texier ou d’autres. Pour se donner à fond il faut vraiment y croire, sinon ça ne marche pas. Et pour qu’on y croie, il faut que le chef d’orchestre vous donne de la place, se débrouille pour vous mettre en valeur.

Mozaic Jazz : Il faut avoir cette confiance qui incite au lâché prise… Tu parlais des parties de Bruno, il a sur « Buscando La Luz » des parties osées… J’imagine qu’il faut être confiant par rapport à l’avis que les autres membres du groupe ont de notre musique…

Christophe Marguet : Il faut effectivement avoir confiance en soi, mais il faut aussi être en confiance avec les autres membres du groupe, si ce n’est pas le cas on peut moins facilement s’aventurer et se lâcher… Par exemple, il est convenu que les choses sont dans l’ensemble prévues mais si jamais il leur arrive d’avoir une idée plus forte que celle que l’on a fixé, il faut la mettre en application. Et même si au final ça ne plaît pas, ce n’est pas grave, on aura essayé.


Mozaic Jazz : C’est cet engagement qui fait que sur tous les morceaux, ou quasiment tous les morceaux de « Buscando La Luz », il y a une vraie montée en intensité…

Christophe Marguet : Ça aussi c’est quelque chose qui se travaille et qui vient avec la confiance. On sait que la musique naît comme ça. Les compositions sont là pour permettre ça. Parfois c’est lié à la composition, mais le plus souvent c’est lié à ce qui en découle, c’est à dire l’improvisation qui se développe, mais en partant de cette composition. J’aime bien que l’on parle de l’improvisation, du caractère de l’improvisation, de la façon dont on va improviser. Ce sont des choses qui ne sont pas écrites, mais on sait qu’on est dans tel ou tel type d’ambiance. Et ça c’est très intéressant.
Il faut aussi parler du cinquième homme en la personne de Régis Huby, violoniste, qui est aussi le producteur de ce quartet. Il est l’organisateur du projet, il a pris son rôle de producteur très au sérieux, c’était déjà lui pour « Itrane ». Mais il est également conseiller artistique, c’est pour ça que je tiens tout particulièrement à en parler, il était présent au studio et nous a énormément aidés. Sur « Itrane » il était déjà présent et nous a donné plein de petits conseils, des petites choses très subtiles. Être conseiller artistique, c’est proposer et rester à l’écoute de l’orchestre, ne pas chercher à imposer sa propre sensibilité et ça, il le fait vraiment bien. Lors de la séance d’enregistrement de “Buscando la Luz” il a été absolument formidable en faisant quelques propositions de développement, de mise en forme qui, pour le coup, n’étaient pas prévues. Par exemple dans « Les parades d’I », c’est lui qui suggère de faire le solo de clarinette de cette façon là, juste après celui de contrebasse. J’avais prévu de l’amener d’une autre façon, mais à l’enregistrement ça ne marchait pas… L’idée initiale, que je ne laisse pas tomber pour autant, à été mise de côté et Régis a proposé ce développement plus léger et collectif, et ça c’est avéré être très bénéfique pour la musique. C’est juste un exemple, il y en a d’autres…

Mozaic Jazz : Oui ça donne un côté vraiment rêveur au solo de Sébastien Texier…

Christophe Marguet : Voilà, exactement, ça lui donne un côté un peu planant qui du coup lui convenait mieux. En tous cas pour cette séance. C’est pour dire que c’est encore un atout supplémentaire d’avoir eu Régis, je n’hésite pas à m’entourer de personnes qui peuvent m’aider. Par contre, il faut accepter l’idée et rester ouvert à la discussion, ce n’est pas toujours facile, ça demande parfois un travail sur soi. Ce sont des allers et retours permanents entre ce que tu voulais et ce que les autres proposent, il faut donc jongler avec ça.

Mozaic Jazz : D’où l’importance, j’imagine, d’avoir confiance dans les gens avec qui on travaille…

Christophe Marguet : Ah oui ! Ça c’est une évidence… Avec Régis cela fait dix ans que l’on se connaît, on a beaucoup joué ensemble… En plus de ça c’est un musicien qui vient du classique, et puis les violonistes ont en général une sensibilité particulière, un côté très sensible qui vient de l’instrument, il y a presque une fragilité dans leur instrument qui les rend très attentifs à chaque nuance, ils se doivent d’être tellement précis... C’est aussi quelqu’un qui a une culture très large, une culture Rock, Jazz, Classique, Musique Contemporaine… Donc c’est un régal, vraiment un régal de l’avoir eu avec nous et c’est en plus un super compositeur et arrangeur… Notre collaboration, je pense, n’est pas finie.

Mozaic Jazz : Vous jouez aussi ensemble dans le 4tet de Claude Tchamitchian…

Christophe Marguet : Oui, avec Rémi Charmasson… On joue aussi ensemble au sein de l’orchestre d’Yves Rousseau, avec lequel on continue de tourner pour le projet « Poètes, vos papiers ! », avec les chanteuses, Claudia Solal et Jeanne Added.

Mozaic Jazz : Vous avez un projet d’enregistrement avec le quartet « Ways Out » de Claude Tchamitchian ?

Christophe Marguet : Je pense que nous allons enregistrer, maintenant je ne sais pas quand, on en parle. Il faut trouver le bon label. Claude aimerait bien trouver un label européen…





Mozaic Jazz : Pour en revenir à « Buscando La Luz », et notamment au morceau d’ouverture, « Two Hands for Eternity », au départ Sébastien Texier est un peu en arrière, en soutient, et peu à peu il se fait de plus en plus présent c’est un choix au niveau de la production ?

Christophe Marguet : Il soutient le thème en faisant tout simplement la ligne de basse… J’aimais bien cette idée… J’ai eu du mal pour ce disque à trouver un morceau pour ouvrir. Pour « Itrane » c’était évident, ce n’est jamais pareil…

Mozaic Jazz : A quel moment justement tu arrives à figer l’ordre des morceaux ?

Christophe Marguet : Là par exemple, j’ai eu tellement de mal pour trouver l’ordre des morceaux, que c’est Régis qui a finalement trouvé la solution…

Mozaic Jazz : En réécoutant « Hymne Epilogue », le dernier morceau du disque précédent, « Itrane », on s’aperçoit qu’il aurait pu servir d’intro à « Buscando La Luz », qui est du coup une suite logique… Est-ce que ça pourrait t’amener un jour à proposer durant un concert les deux albums dans leur intégralité, un par set ?

Christophe Marguet : C’est toujours plus difficile de réaliser la même chose en concert que sur disque, ce n’est pas la même approche.

Mozaic Jazz : Tu veux dire qu’il y a des morceaux qui s’adaptent moins bien en live ?

Christophe Marguet : Oui, et inversement des morceaux qui marchent nettement mieux en concert que sur disque parce qu’ils sont liés à une énergie, donc c’est vraiment deux approches différentes.

Mozaic Jazz : Et puis au niveau des courbes d’intensité, on ne s’attend pas à la même chose quand on écoute un album et quand on assiste à un concert…

Christophe Marguet : C’est ça. D’une manière générale je pense que les disques ont besoin de plus de calme et supportent mieux l’étirement alors qu’en concert on a plus besoin d’énergie… Comme le dit Eric Watson, il faut livrer la camelote !!! Il faut amener cette énergie. Si tu mets trop de morceaux lents, ça ne fonctionne pas. Un disque comme « Itrane » sans ajouter de morceaux plus énergiques pendant le concert rend l’écoute plus fastidieuse…

Mozaic Jazz : Tes concerts sont toujours scénarisés ?

Christophe Marguet : Oui, de la même façon… Par rapport à ça, l’école Henri Texier m’a appris beaucoup de choses. Un jour il m’a dit « Tu sais Christophe, le secret c’est tension, détente, tension, détente… ». Et il a raison, c’est exactement ça. Après tu peux l’interpréter de plein de façon différentes, la tension n’est pas forcément liée au rythme, tu peux avoir quelque chose de très tendu dans une partie improvisée…

Mozaic Jazz : Un morceau comme « La méduse » par exemple…

Christophe Marguet : Ca peut être une forme de tension, enfin, ce n’est pas si tendu que ça « La méduse ». Je pensais à la relation entre des morceaux les uns par rapport aux autres pour ensuite construire un ensemble et composer un set équilibré. Il y a bien sûr d’autres façons de faire, si on laisse la musique très ouverte et que l’on définit très peu de choses à l’intérieur même des morceaux, il peut y avoir beaucoup de surprises et il n’y a pas non plus de raisons de tout prévoir à l’avance, parce que l’on va tellement improviser sur scène que les choses se feront sur le moment.

Mozaic Jazz : Pas évident, comme démarche, pour un batteur…

Christophe Marguet : Ce n’est pas évident, mais extrêmement intéressant de comprendre comment tout cela fonctionne. J’ai eu ces expériences avec mes albums, mais j’ai eu aussi toutes ces expériences, avec Henri Texier, avec Eric Watson, avec Joëlle Léandre, avec plein d’autres gens aussi. Et du coup, tout ça mit bout à bout, j’ai l’impression de commencer à me trouver. On n’a jamais fini et puis dire qu’on a trouvé c’est faux, ça ne sera jamais le cas. Mais je commence à me sentir centré, en ayant quand même digéré pas mal de choses. Tout ce que j’ai pu vivre et dont j’ai pu m’imprégner, c’est aussi ça qui ressort dans cet album. C’est peut-être pour cela aussi que même quand on joue quelque chose de calme, une ballade, il y a toujours des petits détails qui font que l’on garde une certaine tension et inversement quand on joue des choses plus énervées on essaie de les jouer avec plus de calme…

Mozaic Jazz : C’est un vrai travail sur la nuance…

Christophe Marguet : Oui, je pense qu’avec le temps, ça devient capital, les nuances, les caractères, l’expressivité. On se rend compte que les grands musiciens jouent parfois des choses qui sont d’une simplicité déconcertante, ils jouent des thèmes incroyables avec trois ou quatre notes, et ça vous fait voyager d’une façon indescriptible. On se demande comment ça se fait, pourquoi cette magie, et en fait la magie elle est dans le son. Dans le son et dans cette façon d’exprimer les choses. Cette façon de parler, cette façon d’être ensemble. Ensuite tu n’as pas besoin d’aller chercher des choses si compliqués, il suffit qu’il y ait une cohésion, et c’est ça qui fait que tu vas être transporté.

Mozaic Jazz : Tu parlais de chercher, ça me fait penser à une phrase de Jacques Brel qui disait : « On cherche toujours, on ne trouve jamais, mais on fait de belles rencontres ».

Christophe Marguet : Ah oui c’est joli ça. C’est très beau. Il y a Picasso aussi, qui disait « Je ne cherche pas, je trouve », mais ça c’est une autre vision des choses !

Mozaic Jazz : Toi en tant que batteur, est-ce que ta façon d’interagir avec les autres musiciens, de pousser le groupe, car tu es un batteur qui pousse, comme Elvin Jones, change lorsque tu es leader ou sideman ?

Christophe Marguet : C’est une question intéressante parce que pour moi, il est difficile d’occulter le fait que ce soit mon propre orchestre. Mais ça n’a aucun intérêt que ce soit ton propre orchestre quand tu es derrière ta batterie. Le problème est que c’est l’orchestre que tu as construit, qui joue la musique que tu amènes, et qu’il est difficile d’oublier ça pour n’être simplement que le batteur. Quand je joue j’essaie de ne plus penser à l’orchestre et de jouer de la même façon que si ce n’était pas mon groupe. Mais je ne pense pas y arriver complètement.

Je ne pense pas beaucoup à moi dans mon orchestre, je ne pense pas beaucoup à mon jeu de batterie… Un petit peu plus maintenant, j’essaie de faire attention. Parce que je me suis rendu compte que je ne me mettais pas dans des situations très pratiques. C’est un peu dommage ! On m’en avait fait le reproche dans mon premier disque, on m’avait dit que ça manquait de batterie, de solos de batterie… Moi je n’avais pas trouvé, mais bon… Il faut dire que je ne suis pas un fou de solos de batteries sur disques, je m’en méfie parce que pour qu’un solo de batterie soit intéressant, il faut vraiment qu’il soit bien développé, il faut avoir quelque chose à dire, ce n’est pas évident. On tombe vite dans la démonstration.

Mozaic Jazz : Sur « Two Hands For Eternity », on ne voit pas venir ton solo, car le groupe joue… Ton solo est inclus dans la musique.

Christophe Marguet : Oui, on parlait de la clarinette qui commence en jouant la ligne de basse, qui resurgit pour le thème et qui arrive au solo, comme une sorte de libération alors que le piano s’arrête. Mis à part ce moment sans piano, on joue tous les quatre du début à la fin du morceau. C’est presque une pièce en quatuor d’où découle ce solo de batterie accompagné et on finit par plus écouter les accords du piano qui sont en suspension au-dessus du solo que la batterie elle-même.

Mozaic Jazz : On a ressentit ça à la première écoute, on était focalisés sur le piano et on ne t’a pas vu venir !

Christophe Marguet : Ce qui est génial c’est la manière dont Bruno a écouté la batterie et a réussi, je ne sais trop comment, à modifier ses accords, à les adapter à chaque phrase de batterie et à garder cette tension suspendue. Pour moi c’est un passage très réussi car on écoute plus l’accompagnement que le solo lui-même.




Mozaic Jazz : En tant que batteur, tu as des choses sur le feu ?

Christophe Marguet : Je vais remplacer Jean-Pierre Drouet dans « L’œil de l’éléphant », le spectacle de Guy Le Querrec. Je suis très content d’ailleurs parce que j’ai déjà remplacé Aldo Romano dans le Trio avec Henri Texier et Louis Sclavis, et là je vais jouer avec Louis Sclavis et Michel Portal, et comme je n’ai pas souvent l’occasion de jouer avec Portal…

Mozaic Jazz : C’est une chance de jouer avec tous les « patrons » du Jazz Français…

Christophe Marguet : C’est sûr ! Je l’ai dit à Henri, quand j’avais 15 ans, il y avait un festival de Jazz dans la Drôme à Cliousclat, j’étais allé voir son groupe et j’avais adoré sa musique ! J’y avais aussi vu Portal, Humair, François Jeanneau, JF, Aldo… Le fait de jouer avec eux plus tard et de les côtoyer, c’est un cadeau ! J’ai énormément de respect pour eux… Ce n’est pas pour autant que je fais la même chose, j’essaie d’affirmer mon univers, mais ma musique vient de là. Et puis je me sens bien avec eux…

Mozaic Jazz : C’est cette génération de musiciens qui a fait la transition entre les géants américains et ta génération…

Christophe Marguet : Exactement, ils ont réussi à être eux-mêmes tout en venant du Jazz…

Mozaic Jazz : Là où ils ont été forts, c’est qu’ils ont réussi à sortir de ça, car quand on joue avec Phil Woods, Lee Konitz, Joe Henderson ou Cannonball Adderley, comme Daniel Humair, il faut y aller derrière pour proposer quelque chose d’autre !

Christophe Marguet : Oui ! D’ailleurs Cannonball adorait Daniel Humair, il le voulait ! C’est un drôle de phénomène Daniel… Quand tu vois son parcours, c’est très impressionnant… A une période il jouait au Carnegie Hall avec les « Swingle Singers », c’était un groupe très à la mode à l’époque, et leurs premières parties c’était Stan Getz, Sarah Vaughan… La première fois qu’Elvin Jones est venu en Europe, Daniel l’a tout de suite rencontré. C’était en Norvège et ils sont devenus copains tout de suite ! Il a un flair, un sens de la communication rare. C’est quelqu’un de profondément intéressant. J’ai toujours été gâté avec Daniel, il m’a beaucoup aidé. L’apport de cette génération sur le Jazz d’aujourd’hui est inestimable…

Mozaic Jazz : Pour finir, vous avez déjà quelques dates de planifiées concernant l’album « Buscando La Luz » ?

Christophe Marguet : La sortie se fera le 30 Avril au Triton, nous jouons le 22 mai à Vitrolles, le 1er Juin au Jazz Club d'Eaubonne et le 24 Juillet aux arènes de Montmartre à Paris et nous serons en Quintet avec Jean-Charles Richard au Festival de Strasbourg le 6 Novembre et au Festival de Reims le 12.



Nous remercions chaleureusement Christophe Marguet pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Les photos qui illustrent l'article sont de Jérôme Prébois.


1 commentaire:

la pie blésoise a dit…

Merci pour cette longue interview, très intéressante et instructive. Et bravo à Christophe Marguet pour les deux albums du 4tet, aussi réussis l'un que l'autre. Belle inspiration, belle interaction, musique tout en équilibre mais qui va de l'avant constamment. J'aime beaucoup :-)