02 mars 2010

Buffalo Collision au Sunside

Tim Berne: Saxophone Alto

Ethan Iverson: Piano

Hank Roberts: Violoncelle

Dave King: Batterie



L’album “Duck” de Buffalo Collision, dont j’ai fait l’acquisition il y a un an environ, ne laisse pas de place au doute. Ces quatre hommes là ne sont pas prêts à faire de concessions. Sur trois morceaux d’une durée à faire frémir les programmateurs radio (malheureusement !), un Jazz exigeant est longuement développé par des musiciens qui privilégient l’ensemble à l’individuel.

La somme de technique de ces Jazzmen d’Outre-Atlantique est colossale, mais utilisée à des fins éminemment musicales. Si vous ne jurez que par les solos qui démarrent sur les chapeaux de roue, les 4/4 enflammés ou les thèmes catchy, inutile de vous arrêter sur cet opus ! Ici les musiciens sont attentifs aux climats et laissent la musique venir à eux. Du coup les débuts des morceaux sont assez silencieux, puis les choses se posent. Les discours des musiciens s’appuient les uns sur les autres et la construction prend son temps car elle repose sur des bases solides.



Quel maçon construit les mûrs avant les fondations ?

Imagine-t-on un film démarrer par un moment plein d’émotion, avant même que les spectateurs n’aient pu faire connaissance avec les personnages et leurs contextes ?

Non. La musique proposée par Buffalo Collision est elle aussi scénarisée et les frissons viennent avec une écoute attentive et patiente. Rassurez-vous cependant, vos nerfs ne seront pas mis à l’épreuve trop longtemps, ça joue lourd très vite…

Tout ça pour dire que j’ai adoré leur album et que leur passage au Sunside fut pour moi un évènement.



Vous en conviendrez, cette musique libre et improvisée s’apprécie sur support disque, mais prend en général tout son sens en live, et surtout en Club…

J’avais placé assez haut la barre de mes attentes, mais dès les premières minutes j’ai compris (innocent que je suis) que ces messieurs allaient nous offrir bien plus, que leur musique irait bien au-delà de mes espérances.

Quelle créativité, quelle écoute mutuelle !


Tim Berne, dont on devine qu’il est le leader de la formation, est un saxophoniste passionnant. Là ou certains de ses confrères utilisent de gros dénivelés rythmiques (et c’est très bien aussi, d’ailleurs…), lui laisse cheminer son discours de façon étonnamment calme. Il exploite de jolies phrases déliées pour faire ses propositions, provoque sans en avoir l’air ses compères et les oblige à aller plus loin dans l’harmonie, créant ainsi des paysages complexes et accidentés. Si l’on s’en tient à la forme il n’y a dans son jeu que peu de dissonances et de violence. Tim Berne joue Free, pas Out. J’ai trop longtemps fait l’amalgame entre les deux, donc je précise… Il joue Free, Tim Berne. Il s’affranchit des structures parfois paralysantes. Il va là ou son inspiration l’emmène.



Parfaitement à l’aise dans cet exercice, Ethan Iverson semble créer l’impossible. Il donne à la musique des couleurs surprenante par l’utilisation d’accords riches par moments joués en cascade ou en développant des chorus surréalistes, laissant ses mains expertes exploiter tout le registre du Piano avec une rare maestria. Souvent silencieux, il utilise ces larges ressources avec parcimonie, en jouant juste à chaque fois. Je reste abasourdi par cette fin de morceau en duo avec Tim Berne, passage au cours duquel les deux musiciens se sont tout permis avec une fluidité et une lisibilité impressionnantes. Cela nous change du piano superficiel et bavard de certains donneurs de leçons qui auraient été bien inspirés de venir prendre ici un cours de pertinence musicale. On peut être un excellent producteur, un très bon pianiste et un sideman de qualité sans jamais atteindre le quart du niveau créatif de Monsieur Iverson lorsqu’il s’agit d’inventer un univers. Comprendra qui veut.



Le Violoncelle est finalement peu exploité en Jazz. Pourtant la tessiture de l’instrument permet un large éventail de positionnement pour le musicien. Assez grave pour jouer des parties de basse (rôle rythmique), capable de chanter ou contre-chanter (rôle mélodique), il peut se glisser partout, contribuer au son d’ensemble ou facilement s’en dégager pour devenir un instrument soliste. Hank Roberts sait tout faire. Il joue comme dans un rêve, soutient ses partenaires, extirpe de son violoncelle des sonorités insoupçonnables en utilisant divers accessoires (archet bien sûr, mais aussi pédales d’effet, baguettes, pinces à linge ou sac plastique…). En pizzicato ou à l’archet, son jeu volubile apporte une dimension nouvelle à la musique. J’espère recroiser prochainement la route de ce surprenant paysagiste.



Ceux qui ont écouté et écoutent encore et encore « The Bad Plus » ou « Happy Apple » savent que Dave King est un batteur singulier. Il l’est encore plus avec « Buffalo Collision ». Capable de caresser ses cymbales à la main ou de taper du poing sur ses fûts, d’exploiter le grincement de sa pédale de grosse caisse ou d’enrichir son univers avec ses jouets et grelots, sa palette de nuances est très large. Il apporte à la musique une pulsation particulière, allant de l’esquisse au grondement, en dispersant ici et là de surprenantes asymétries. Jamais prévisible mais toujours à propos, il s’amuse à brouiller les pistes, et ça le fait bien marrer. S’il est spectaculaire, son drumming n’est pas celui d’un musicien qui se regarde le nombril.


Tous attentifs aux directions suggérées, les musiciens de Buffalo Collision ne construisent pas pour, mais avec les autres. Il résulte de cette démarche une musique instable mais lisible, toujours passionnante. Décidément, le compromis ne fait pas partie du jeu. Straight, no chaser…


En attendant leur prochain passage dans nos contrées, je vous conseille de vous procurer leur album, disponible sur http://www.screwgunrecords.com/

Voici également une petite vidéo de nos confrères de chez CRISS CROSS:




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