17 janvier 2012

Péniche Jazz « L’Improviste »



Pour avoir eu le plaisir d’y traîner un peu, je peux parler de ce nouveau club de Jazz en évoquant le lieu, à propos duquel il y a tant à dire, mais aussi la vie qui semble vouloir y trouver une confortable place.


Sur cette péniche entièrement remise à neuf, les trois niveaux offrent de nombreuses possibilités pour se regrouper, échanger, communiquer.


Il y a la terrasse extérieure, le toit de la péniche, que l’on a hâte de fréquenter aux beaux jours. La vue sur le bassin de la villette y est imprenable, l’ambiance reposante voire dépaysante. Elle sera, en outre un spot idéal pour profiter du soleil lorsque celui-ci daignera se montrer… Pour l’heure des petits salons extérieurs y sont déjà disposés, pour boire un verre au grand air avant le concert…

Il y a le coin « lounge », ou salon, ou appelez ça comme vous voulez. Tables basses et fauteuils club invitent à la détente et aux discussions sans fin. Là aussi la vue, de part et d’autre, permet de profiter pleinement du bassin et de la petite place, pavée et verdoyante, à travers de larges baies vitrées.




En bas, dans la salle de concert, on retrouve, positionnés à proximité du bar, des tables basses et fauteuils club, puis cet espace qu’apprécieront ceux qui aiment profiter des concerts sans sacrifier leur confort, est séparé de la scène par une dizaine de rangées de sièges eux aussi confortables, permettant de profiter de la musique au plus près.






Quelle que soit la place choisie, le son est excellent, soit perçu en direct lorsque l’on est proche de la scène, soit discrètement relayé par des enceintes placées tout au long de la coque, au dessus des hublots (Eh oui ! le bassin s’offre encore à nous durant le concert… Quel charme !). Ajoutons que rien ne nuit à la visibilité de la scène, où que l’on soit.





Au fond de la salle de concert (par où on y entre, en fait), est situé le bar, autours duquel on fait de belles rencontres avant et après le concert, ou durant la pause, ceux-ci étant composés de deux sets auxquels on assiste moyennant 15 € (des réductions sont prévues pour les chômeurs et étudiants). Il est possible de manger un bout sur place, aussi.


Les concerts, donc. Jean-Luc Durban, le boss, voit large. Peu amateur d’étiquettes mais naturellement attiré par les musiques créatives (et par toute forme d’art, nous y reviendrons), il voit en ce club (rêve de gamin réalisé, c’est pas tous les jours !!) un lieu où les artistes pourraient proposer leurs projets, affiner leurs répertoires, se rencontrer pour créer dans l’instant ces éphémères moments magiques qui nous poussent à revenir inlassablement voir la musique se jouer live. Une grande liberté est laissée aux musiciens qui viennent jouer sur la péniche. Ici on joue, on partage un moment, et basta, jusqu’à la prochaine fois. Et comme on revient dans ce club avec toujours autant d’enthousiasme, il y aura plein de prochaines fois.





En marge des concerts, la vie sur la péniche est ponctuée par des jam-sessions (le jeudi soir) et des apéro-jazz. Autre point qui ravira les amateurs d’arts : il est prévu d’organiser régulièrement des évènements où se mêleraient différentes pratiques artistiques (arts graphiques, photo, danse, théâtre…). La péniche abrite d’ailleurs actuellement l’exposition « Eclats » du peintre (et musicien) Roland Guerin, qui a en fin d’année proposé à cette occasion une représentation mêlant danse et musique autours de ses peintures, dont voici un exemple:





Je ne peux que vous inciter à aller faire connaissance avec cet endroit plein de charme, vous y serez bien accueilli, écouterez de la bonne musique et passerez des soirées grisantes.


Et pour vous faire saliver, on me souffle dans l’oreillette que « L’Improviste » accueillera prochainement le quintet de Gueorgui Kornazov, le trio d’Andy Emler (avec Claude Tchamitchian et Eric Echampard), Vincent Courtois, Alexandra Grimal, le nouveau quartet de Matthieu Donarier, le groupe Mo’Avast de Mauro Gargano et plein plein plein d’autres artistes merveilleux…


Infos pratiques :

La péniche est située face au 35 Quai de l’Oise, vous ne pourrez pas la rater.

Elle est accessible par les métro Corentin Cariou (ligne 7), Crimée (ligne 7 ) ou Ourq (ligne 5).

Le métro le plus proche est Corentin Cariou, à partir duquel on rejoint le club en moins de 5 minutes. Sans se presser.

Le site www.improviste.fr vous donnera de plus amples informations sur les accès, les manifestations et concerts programmés.









10 janvier 2012

Samuel Blaser – « Consort In Motion »


Samuel Blaser : Trombone

Russ Lossing : Piano

Thomas Morgan : Contrebasse

Paul Motian : Batterie



La volonté de Samuel Blaser, à travers ce disque, a été de dresser un pont entre la double culture musicale classique et jazz qu’il doit à son cursus d’apprentissage de la musique. Consort In Motion est donc un disque sur lequel le jeune et talentueux tromboniste Suisse donne sa propre vision de morceaux que l’on doit à quelques éminents compositeurs italiens de la fin du siècle, Biagio Marini, Girolamo Frescobaldi et surtout Claudio Monteverdi. Pour ce faire, il s’est entouré d’une équipe Américaine de haut vol, en la présence du pianiste Russ Lossing, du très demandé Thomas Morgan, ainsi que de Paul Motian, avec lequel Lossing et Morgan ont eu maintes occasions de jouer. Le choix de ces musiciens n’est pas anodin et il montre la volonté de se détacher des originaux et d’en proposer des versions alternatives au sein desquelles l’improvisation tient une place déterminante.


Comme souvent (toujours), la présence de Paul Motian influe fortement sur la couleur musicale et sur l’épaisseur de la musique, l’impressionnant espace généré par la rythmique dégageant un vaste champ d’expression aux solistes. Thomas Morgan, que le batteur avait pris la bonne habitude de solliciter régulièrement (entre autres sur les magnifiques albums « On Broadway Volume 5 » et « The Windmills Of Your Mind ») s’inscrit dans sa logique musicale, privilégiant les ponctuations suspendues aux temps appuyés. Le trombone protéiforme de Samuel Blaser, bousculé par la liberté dont il jouit, s’éloigne tout au long du disque de toute forme de narration balisée. Les phrases s’en échappent, comme dotées d’une vie propre, par fragments. Le jeu du tromboniste prend tout son sens à mesure que la musique se construit, dévoilant peu à peu sa richesse. S’il est le principal soliste du disque, le tromboniste doit sans cesse composer avec les vives embardées pianistiques de Russ Lossing, architecte inspiré qui donne à la musique de curieux angles harmoniques. Souvent silencieux mais déterminant dans chacune de ses interventions, il traverse le disque avec grâce et relaye de façon très originale l’économie de moyens de la rythmique, logeant dans les aspérités de celle-ci des suites d’accords obliques couplés à de cristallins chapelets de notes.


De fait, la musique baroque nous est ici rapportée comme la lumière du soleil nous est restituée par la lune. Les formes sont moins nettes, les zones d’ombre plus nombreuses. Les couleurs vives des richesses harmoniques d’origines cèdent leur place à un nuancier de bleus qui se fondent dans l’obscurité. Les mouvements restent perceptibles mais plus difficiles à anticiper, les détails sont gommés, laissant les formes indistinctes organiser leur danse poétique. Les deux versions de « Ritornello », la première en quartet et la seconde en duo, montrent à quel point la même matière première peut être travaillée différemment, éclatée en motifs par les quatre musiciens ou subtilement remise en forme dans une courte interprétation au sein de laquelle Thomas Morgan et Samuel Blaser mêlent leurs lignes avec élégance. Nocturne et aérée, la musique de Consort In Motion reste soumise aux élans dus à l’improvisation (tout particulièrement dans les trois « Reflections ») et nous parvient par vagues, jusqu’à nous submerger.



12 décembre 2011

Sébastien Lovato Chamber Quintet - "Tango Sketches"


Sébastien Lovato: Piano, compositions & arrangements

Gilles Normand : Basse acoustique

Stéphane Lahaye : Guitare

Lionel Dublanchet : Saxophone Alto

Philippe Henri-Briegh : Violon alto, Clarinette


Ce “Tango Sketches” du Chamber quintet de Sébastien Lovato constitue une belle surprise et un grand bol d’air frais. En développant un répertoire à partir du tango, style musical relativement peu exploité par les musiciens de jazz, il trouve une occasion idéale de mettre en exergue son lyrisme ainsi que celui des musiciens remarquables dont il a su s’entourer. Certes, le pianiste n’évolue pas que dans la sphère du jazz, et ce disque, qui est en fait une réédition de son premier projet en tant que leader, montre une fois de plus que le monsieur ne tiens pas à être rangé dans une case. C’est tout à son honneur et tant mieux pour nous, car c’est en grande partie parce qu’elle est riche de ses mélanges que cette musique nous touche.


Le piano tient une place centrale dans ces huit compositions et fait le lien entre la basse acoustique de Gilles Normand, la guitare soyeuse de Stéphane Lahaye et les deux « voix », Philippe Henri-Briegh et Lionel Dublanchet, dont les sonorités complémentaires se mêlent à merveille. Les tangos, pleins de douceur, ne tournent jamais le dos aux musiques d’Amérique du nord et nombreuses sont les notes bleutées (écoutez la belle introduction en piano solo ou le chorus de saxophone du « Tango 6 »), mais se nourrissent aussi d’influence classiques ou folkloriques. Sur le « Tango 10 », Philippe Henri-Briegh troque son violon alto contre une clarinette dont il tire des accents klezmer qui colorent une intervention vive et inventive.


La délicatesse du jeu de chacun et la mise en place intelligemment pensée par Sébastien Lovato confèrent à ce disque une légèreté, une souplesse toute particulière. Constamment agréable, la musique met tour à tour en avant chaque instrument, et ceux-ci se passent le relais avec naturel, apportant un éclairage nouveau au morceau à chaque prise de parole. Les lignes mélodiques se déploient en volutes en suivants les courbes des compositions finement ciselées du pianiste tandis que les instruments non-solistes se greffent au piano pour en vivifier l’éclat, doubler la main gauche ou décliner en arpèges cristallins sa partie d’accompagnement. L’album est en outre imprégnée de cette ambiance à mi-chemin entre la joie et la nostalgie qui caractérise cette forme musicale. Ce sentiment d’optimisme relatif, que les musiques traditionnelles d’Amérique du sud partagent avec les folklores des pays de l’Est, offre aux musiciens la possibilité de donner à leurs interventions des couleurs plus ou moins vives, d’étendre et nuancer le registre de leurs émotions. De fait, lorsque le soliste change, le morceau tout entier peut s’en trouver modifié, comme un instant de la vie peut à la fois paraître difficile ou réjouissant. Par bon goût, les musiciens naviguent ici entre les deux, et laissent lors de leurs improvisations la porte ouverte à toutes les émotions.


Ce très beau disque, que je vous recommande chaudement, est d’ores et déjà disponible sur les sites de téléchargement légal (amazon, qobuz…).


15 novembre 2011

Daunik Lazro - "Some Other Zongs"


Daunik Lazro : Saxophone Baryton


En ce moment, faute de temps, j’écris peu. Et je le regrette sincèrement car nombreux sont les albums dont j’aimerais parler. Parmi eux, il y a ce Some Other Zongs de Daunik Lazro, paru sur le label Ayler Records. Cet album donne suite au Zong Book que le saxophoniste avait gravé il y a une dizaine d’années pour le label Emouvance. Je trouve amusant, au passage, la facilité avec laquelle un projet en continuum passe d’un label à un autre, et remarquable le fait que tout cela se fasse en bonne intelligence. Peut-être un de ces quatre aurai-je le loisir de chercher à en savoir plus!... Toujours est-il que c’est avec beaucoup de plaisir que l’on retrouve, en solo, ce grand Monsieur de la musique improvisée, celle qui n’a pas froid aux yeux, cette musique parfois radicale dont l’aridité de surface dissimule des territoires insoupçonnés. Proposer un disque de saxophone baryton solo est déjà un défi en soi, mais cette petite pépite est un témoignage précieux d’une prise de risque encore plus impressionnante, celle de créer, en live, sans filet, un petit monde étrange où les notes ne s’alignent pas linéairement pour créer une mélodie, mais s’installent, se distordent, se superposent en une polyphonie au sein de laquelle les sons se mêlent, s’épousent, se détachent, se rejettent parfois. Pourtant, au début du disque est proposée une interprétation assez mélodique de la composition « Vieux Carré » de Joe Mc Phee, lui aussi passé maître dans l’art difficile du solo de saxophone (et dont il faut réécouter le magnifique album Falling Angels paru chez Hat Hut), qui voit le discours de Daunik Lazro prendre le chemin d’une abstraction qui s’installera peu à peu dans l’album, jusqu’à en devenir la moelle. Car dès le second titre, « Caverne de Platon », le langage est bouillonnant, sorte de magma d’où s’échappent des fragments de phrases, des rugissements et des cris. Des graves les plus profonds aux suraigus déchirants, la tessiture du grand saxophone est exploitée dans sa globalité, mais sert une musique relativement statique, ou plutôt verticale, dont la dimension méditative se voit renforcée par la réverbération naturelle de l’église Saint-Merry, dans laquelle ont été captés la quatre derniers titres du disque, les « Zong at Saint-Merry ».

Some Other Zongs n’est sûrement pas le disque le plus simple à écouter. Mais pour peu que l’on prenne le temps de se laisser emporter par son univers, il nous offre une occasion unique de voyager à l’intérieur du son, au plus profond du discours d’un artiste qui a passé beaucoup de temps à déblayer de nouveaux chemins et qui continue de le faire, avec un talent et une intégrité qui forcent le respect.

31 août 2011

Olivier Calmel Electro Couac – « Sha-Docks »





Christophe Panzani : Saxophones Soprano et Tenor

Frédéric Eymard : Violon Alto

Olivier Calmel : Piano et Claviers

Bruno Schorp : Contrebasse et Basse

Frédéric Delestre : Batterie

Vincent Peirani : Accordéon sur Z Trail OMT

Jean Wellers : Contrebasse sur Z Trail OMT

Rémi Merlet : Percussions sur Z Trail OMT

Karl Jannuska : Batterie sur Z Trail OMT



C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai parcouru, reparcouru et parcours encore « Sha-Docks », le nouveau disque d’Olivier Calmel. Délivrant un jazz énergique et sensible, gorgé de groove et sur lequel les vents des Balkans déposent un souffle revigorant, le pianiste et ses compères visent juste et touchent l’auditeur, l’emportent dans leurs élans mélodiques comme dans leurs structures rythmiques chaleureuses.


La complémentarité des titres qui invitent au songe ou à la danse (aux deux, parfois) assure une dynamique des plus agréables, avec beaucoup de temps forts ponctués de respirations poétiques. Ainsi, trois titres joués en solo (« Prologue en forme de prélude »), duo (le très beau « Mistery Tatto Shadocks » au cours duquel Olivier Calmel gratte les cordes de son piano et en frappe le coffre pour ponctuer, soutenir ou mettre en exergue une magnifique partie de violon alto, à la lisière du jazz et des musiques folkloriques – l’audace de l’un et l’ancrage dans la tradition de l’autre) ou quintet (« Résonnances », dans lequel Bruno Schorp s’illustre à l’archet, avec un soutient tout en finesse des autres musiciens, soutient dont on retiendra l’élégance des alliances de timbre du violon et du saxophone ainsi que le jeu de cymbales raffiné de Frédéric Delestre) aèrent un contenu assez dense. La qualité de l’écriture est à mettre au crédit du leader, qui propose un répertoire varié et de haute tenue, au fort potentiel de réécoute. Au fil du temps, les thèmes nous deviennent familiers et l’on prend un plaisir croissant à se laisser porter par les grooves puissants distillés par une section rythmique précise et inventive, par les échappées belles des talentueux Frédéric Eymard (dont la sonorité sableuse faussement fragile n’est pas étrangère à la couleur de l’album) et Christophe Panzani, qui était invité sur quelques titres du précédent album du pianiste (le très beau Empreintes) et qui trouve naturellement sa place au sein du quintet. Les soli profondément lyriques du saxophoniste (tout particulièrement au saxophone soprano) donnent à des titres comme « Pompier pyromane », « La générosité n’attend pas » ou « Le temps du trajet » un précieux supplément d’âme.


S’il est omniprésent, le piano d’Olivier Calmel se pose plus en élément structurant qu’en instrument soliste, malgré un beau chorus dans « Shadock incandescent ». Les compositions tournent autours de motifs joués en boucles et qui deviennent souvent prétextes à de savants développements. Il suffit d’écouter l’importance que peuvent avoir les accords aussi riches qu’évidents du pianiste sur un titre comme « Le temps du trajet », leur incidence sur l’intensité de la musique, la façon dont ils propulsent le chorus de Christophe Panzani. Sous les doigts du pianiste, la musique trouve son chemin sans heurts, et les portes s’ouvrent. L’adjonction de claviers sur certains titres permet de densifier leur groove, d’autant que leur utilisation est loin d’être indigeste, petite épice funky de bon goût. L’album s’ouvre d’ailleurs sur un titre au sein duquel les claviers et bidouillages électro prennent une place plus importante (« Z Trail OMT »). Le casting y est un peu différent (on y retrouve des musiciens qui faisaient partie du quartet d’Empreintes (Karl Jannuska, Jean Wellers) ou qui y étaient invités (les excellents Vincent Peirani et Rémi Merlet). Si l’album démarre sur les chapeaux de roues avec ce morceau enlevé, il se conclue par une composition évanescente et brumeuse (« Le mot de la fin ? ») dont la forme interrogative du titre nous permet d’espérer une suite à cet opus chaudement recommandé. La musique, assurément, ne peut pas s’arrêter en si bon chemin.



04 août 2011

Craig Taborn - "Avenging Angel"






Craig Taborn : Piano


C’est en faisant son chemin, sans se fixer de limites ni d’interdits, que Craig Taborn a peu à peu élargit l’éventail de ses outils de musiciens, de ses techniques permettant le développement d’un langage sophistiqué et unique. Mais là où certains se façonnent peu à peu une esthétique et creusent inlassablement leur sillon (et il convient de saluer cette approche, tant d’artistes majeurs se sont inscrits et s’inscrivent encore dans cette optique, pour notre plus grand bonheur), le pianiste, victime d’un irrassasiable appétit musical, n’a de cesse de remettre sa musique à nu, d’en exploiter la substantifique moelle à des fins différentes, en lui donnant une forme qu’il prend un malin plaisir à sans cesse réinventer. On a pu (et on peut toujours, chouette !) l’entendre dans des contextes et des environnements parfois antinomiques. L’artiste important (incontournable ?) de la scène avant-gardiste New-Yorkaise n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis de l’électro, l’improvisateur subtil prend plaisir à délivrer des parties qui groovent méchamment . L’Eldorado Trio qu’il forme avec Louis Sclavis et Tom Rainey, album dont j’ai eu l’occasion de parler ici, m’a fait souffrir d’une crise de Tabornite aïgue, maladie je l’espère contagieuse dont le seul remède est une forte dose de Taborn. Alors, pour guérir, j’ai écouté ou réécouté les albums en trio avec Lotte Anker et Gerald Cleaver, essentiels, le groupe Farmers By Nature au sein duquel il déploie son jeu aux infinis miroitements aux côtés de William Parker et Gerald Cleaver, « The Rub And Spare Change » du quartet de Michael Formanek, le groupe Hard Cell de Tim Berne…avec à chaque fois le sentiment de m’aventurer dans une musique aux sens de lecture multiples, d’une grande richesse tant sur le plan de la construction harmonique que sur le fin tissage de motifs mélodiques. Avenging Angel, premier album en solo du pianiste, vient de paraître chez ECM, et une fois de plus Manfred Eicher peut se targuer d’inscrire à son catalogue une œuvre puissante et singulière dont la matière est issue d’une session de deux jours en studio durant lesquels Craig Taborn a laissé courir ses doigts et voguer son imagination sans autre contrainte que celle de jouer, de laisser prendre forme ses petits mondes intérieurs. Voilà qui n’arrange guère ma pathologie.

Car c’est bien de petits mondes dont il est question, chaque titre faisant l’objet d’un traitement spécifique, avec une esthétique propre. Climats, couleurs et intentions sont sans cesse renouvelés, sans que l’ensemble ne souffre de discontinuité. On se promène dans ce disque comme dans un recueil de poèmes où chaque page est une fin en soi, ou plutôt un éternel début. L’inspiration de Craig Taborn paraît sans limite et son extraordinaire technique est toujours mise au service d’un propos lourd de sens, quand elle n’est pas en grande partie occultée par un travail passionnant sur des notes ou des phrases simples projetée dans un silence qui en représente un support idéal. Entre épure et foisonnement, le pianiste ne cesse de surprendre, d’une part par la qualité générale du propos, avec de longs cheminements et une poésie aux couleurs d’acier, et d’autre part par la facilité avec laquelle il tire parti de sa large gamme de touchers. Parfois les notes crépitent comme des flammèches, parfois elles s’étalent, laissant ressortir leurs belles hamoniques. Craig Taborn montre alors, loin de tout effet pyrotechnique, la pertinence dont il sait faire preuve dans le travail du son. L’effet de réverbération, qui est une marque de fabrique du Label, permet ici au pianiste de laisser le temps aux hamoniques de se mêler, de se fondre pour donner naissance à des sonorités légères mais complexes, fruits d’une délicate alchimie.

Pour son premier effort solo, Craig Taborn place la barre très, très haut. Forte, touchante et chahutée, la musique du pianiste y est, dans sa profondeur et sa diversité, déposée comme une offrande à la beauté. Où, pour le moins, comme la flagrante démonstration d’une créativité dont la limite n’a pas encore été atteinte.