26 février 2017

Joëlle Léandre - A Woman's Work...






Joëlle Léandre : contrebasse, voix

Avec, selon les enregistrements:
Maggie Nicols : voix
Irène Schweizer : piano
Mat Maneiri : violon, alto
Lauren Newton : voix
Jean-Luc Cappozzo : trompette
Fred Frith : guitare
Zlatko Kaučič : batterie
Evan Parker : saxophone
Agustí Fernández : piano



Madame Léandre ne plaisante pas avec la musique.
Joëlle tient l’humour en haute estime.

Madame Léandre ne laisse pas le choix des directions au hasard.
Joëlle aime se perdre.

Madame Léandre place l’esthétique au premier plan.
Joëlle casse les codes plastiques.

Madame Léandre saute d’avions en trains, de taxis en hôtels, de scènes en cabines.
Mais Joëlle ne s’éloigne jamais de ses complices.

Personnalité complexe, mais personne d’une grande simplicité, Joëlle Léandre transpose ses propres paradoxes à sa musique. Mieux encore, elle en joue. Elle les joue, les anime, les entretient, les attise. D’où peut-être cette musique si sophistiquée et pourtant simplement tripale, livrée avec une vitalité qui n’appartient qu’aux intentions sans calcul. Chez elle le saut dans le vide n’est pas une option, il s’agit non pas de choir, mais de chercher l’envol.

Madame Léandre, donc, sillonne le monde, les mondes, pour permettre à Joëlle de retrouver les siens et bâtir avec eux de nouveaux ailleurs oniriques. D’un point de vue formel, les propositions musicales qui résultent de ces rencontres ou échanges au long cours ont bien évidemment des atours rugueux. La joliesse n’est pas en odeur de sainteté lorsqu’il s’agit de se dévoiler et de mettre l’autre à nu. Il faut que ça parle franco, on met ses tripes sur la table, ici.

Madame Léandre a quarante ans de voyages dans les pattes et dans les mains. Alors, en guise de fête pour Joëlle, le label polonais Not Two publie un beau coffret comportant 8 disques, comme une série d’instantanés qui proposent, à défaut d’un portrait exhaustif, quelques angles à aborder, et par là même quelques heures d’écoute délectables. On y entend la dame dans des contextes fort hétérogènes, en solo un peu, en duo beaucoup, mais aussi en trio avec Les diaboliques ou encore en quartet. Joëlle dans son intimité, dans sa joie de l’échange, dans l’effervescence du collectif.

Un concert enregistré à Moscou avec Les Diaboliques (Maggie Nicols et Irène Schweizer) fait office d’entrée en matière, et pour l’auditeur de plongée dans le grand bain. Exigeant, décalé, puissant et rugueux, le débat, porté haut par les trois dames, nous astreint à une écoute impliquée mais pour le moins exaltante. Les trois pensées sinueuses s’organisent, les espaces se saturent ou se libèrent, avec comme constante une sensibilité âpre mais tangible.

Dans le livret aux liner notes copieuses, la contrebassiste précise que le duo demeure sa formule préférée. On peut supposer que cette configuration est celle qui lui permet d’explorer simultanément le monde de son interlocuteur et ses propres paysages intérieurs, trouvant par à-même des espaces suffisants pour développer son propos tout en le soumettant à l’autre pour que les chemins se multiplient.

L’écoute des différents duos qui constituent le gros du coffret (5 disques sur les 8) met en lumière la facilité avec laquelle la contrebassiste absorbe l’autre et s’offre à lui. Elle aborde différemment chaque conversation mais son jeu reste immédiatement identifiable.

Et, toujours, Joëlle et ses complices tirent parti d’une technique assurée pour rendre s’aventurer sur des terrains instables, pour prendre le risque du déséquilibre. Sauf qu’on ne se casse pas la gueule lorsqu’on lévite, pas même dans un rapport à l’autre sans cesse refondu. Avec Mat Maneiri, la relation est presque gémellaire, de par la commune famille d’instruments, mais aussi par le placement, l’articulation des idées.  Cela apporte de la densité, des interactions fiévreuses qui explosent ou s’évanouissent en seynètes dramatiques portées par des vibrations organiques. Un phénomène équivalent se produit avec Lauren Newton, sur le champ vocal. Le chant de la contrebasse et la capacité des deux femmes à glisser du lead au commentaire montrent le partage instantané d’un champ lexical commun, que le temps aura favorisé. Du dialogue complice qu’elle entretient plus loin avec Jean-Luc Cappozzo, ce sont des effets d’opposition qui émergent. Le trompettiste produit des sifflements flûtés en utilisant sa seule embouchure, éclate son phrasé en interjections et petites projections venant se lover dans les méandres de la contrebasse. Rapport de forces volontairement déséquilibré entre la jungle sonore des basses fréquences et la trompette qui y évolue comme quelque esprit espiègle. Une poésie abstraite chargée d’humour, mais aussi d’émotions comme sur la dernière plage du disque, où les notes, notamment de la trompette, sont plus timbrées, tenues, et où se déploie un lyrisme à deux avec de somptueuses plongées dans les graves à l’archet. Plus incertaine et guidé par la mise en danger réciproque, la rencontre avec le formidable guitariste Fred Frith en appelle à notre goût pour l’imprédictible et la porosité. Le son centré et tellurique de la contrebasse constitue un parfait contrepoint aux hallucinations soniques de la guitare au long de paysages atmosphériques où les deux musiciens sont capables du plus grand raffinement dans la proposition de sonorités effleurées. Il y a là des pièces plus longues, où chaque accident est exploité, où les cheminements sont soumis aux fantaisies que les deux funambules s’autorisent. Ainsi la seconde pièce se précipite-t-elle, sous l’impulsion du guitariste, dans une vertigineuse mise en tension qui met en branle chaque idée précédemment proposée.

Les deux derniers disques du coffret, outre qu’ils sont tous deux magnifiques, s’avèrent particulièrement intéressants puisqu’on y découvre deux enregistrements réalisés à deux jours d’intervalle dans un club de Cracovie avec les mêmes musiciens (Zlatko Kaučič, Evan Parker et Agustí Fernández), une fois en quartet, puis sur une série de duos avec chaque musicien. L’improvisation à quatre se fait par touches, chacun s’évertuant à nourrir un propos collectif acerbe, tendu, anguleux, solidement ancré dans l’esthétique de la Free Music, tandis que la déclinaison de ces échanges en duos laisse davantage de place à la sensualité. D’un côté les lignes de fuites multiples, les tâtonnements qui ouvrent des brèches au déploiement d’une énergie libérée dans le tumulte, de l’autre une identique exigence mais un partage de l’espace qui favorise l’aboutissement des idées, les évolutions lentes vers les profondeurs. On sait Madame Léandre capable de les sonder . Il suffit pour s’en convaincre d’écouter Joëlle, sur le sixième disque, nous entraîner en solo dans les contrées reculées dont elle seule connaît l’accès.

15 février 2017

Roberto Negro - Garibaldi Plop




Roberto Negro : piano
Valentin Ceccaldi : violoncelle
Sylvain Darrifourcq : batterie


L’habituel regard espiègle, celui qu’on connaît à Roberto Negro, est absent, ou du moins effacé, du visage qui orne la pochette de Garibaldi Plop, mais les traits sont familiers.  Ce n’est pas le pianiste, mais son père, Giorgio Negro, au sortir de la seconde guerre mondiale qui fût pour lui comme pour beaucoup à l’origine de surprises de mauvais goût. Une lettre glissée dans le disque en guise de livret évoque la difficulté des conditions de vie. Le froid, la faim, la peur, le péril des valeurs. C’est à partir d’une anecdote relatée par son père et dont témoigne la photo utilisée pour le recto et le verso de la pochette du disque que Roberto Negro a imaginé ce programme. Une escapade un peu folle du jeune Giorgio et de deux de ses acolytes de la brigade Garibaldi ; une histoire dont seules les périodes troublées de l’histoire peuvent être le théâtre. L’époque, le contexte et le lieu ne sont fort heureusement plus les mêmes, mais on ne peut s’empêcher de remarquer la similitude entre le pianiste et son père. Le culot, la prise de risque, l'audace.

L’évocation de l’escapade de ces trois jeunes italiens que l’on imagine perdus dans une tempête d’émotions contraires (obéir, survivre, risquer, endurer, manger…) donne lieu à une suite dont les différentes parties relatent des faits liés à l’aventure en question, et dont l’interprétation est toujours intense, picturale. Le trio que le pianiste forme avec la paire rythmique Valentin Ceccaldi / Sylvain Darrifourcq  évoque la course effrénée avec une musique traversée de violence, aux ruptures fortes, une musique inondée par un piano pressant et propulsée par une rythmique effervescente. Ce qui se joue ici c’est aussi l’attente, la peur, comme durant les deux parties de « Camouflage », dont la deuxième atteint des sommets de tension sous l’archet de Valentin Ceccaldi, et les fulgurances du piano et de la batterie, qui s’évaporent au gré de quelques accords en forme de délivrance. Tout bien entendu n’est pas enfermé dans un registre sombre. La musique du trio n’est dépourvue ni d’humour, ni d’optimisme. Cette histoire comporte des passages heureux, comme celui du « festin » (« Farina, crusca e voto alla Madonna »), durant lequel le trio joue sur des contrastes forts pour dépeindre la préparation du repas, son partage, où la sensation retrouvée de satiété, sûrement. Avec une alternance d’éclairs, de passages bruitistes et de pulsation dansante, Roberto Negro nous invite à la table de bois, au dessus de laquelle on imagine les visages amusés et tendus. 

Au fil de ce programme concis et magnifiquement scénarisé, le trio saisit toutes les occasions de développer, et avec quelle véhémence, des petites histoires plus ou moins heureuses, toujours baignées dans une atmosphère à la fois brumeuse et poisseuse, mais ponctuées de notes acidulées, d’éphémères jaillissements de joie.  Roberto Negro, Valentin Ceccaldi et Sylvain Darrifourcq, eux aussi un peu maquisards, incarnent magnifiquement cette torpeur latente, ce mélange aigre-doux d’arrogance et d’incertitude. Leur musique n’est pas de celles qui se consument paresseusement, elle est ardente, explosive, poignante, imprévisible jusqu’à un aboutissement en forme de résurgence où le trio, devenu fantomatique comme de lointains souvenirs, porte les mots, prononcés comme s’ils n’étaient pas si graves, du papa résistant.

06 janvier 2017

Pierre Durand Roots 4tet – ¡Libertad !






Pierre Durand : guitare
Hugues Mayot : saxophone tenor
Guido Zorn : contrebasse
Joe Quitzke : batterie


Savoir rester en prise directe avec ce qui le nourrit tout en développant son propre univers n’est pas la moindre qualité de Pierre Durand. Cela transpirait déjà dans le premier chapitre de son histoire, NOLA Improvisations, pour lequel il avait traversé l’Atlantique afin d’aller improviser, à la Nouvelle Orléans, sur le lieu de naissance de nombre de ses musiques de cœur. Chez lui, les influences (blues, jazz, rock, musique classique ou encore bien des folklores) sont comme autant de moyens d’extérioriser son chant intérieur. Tout ce qu’il joue est tripal, façonné par le travail (d’absorption, de mise en forme) mais soumis à l’élan.

Lors de la sortie de son premier disque, une carte blanche lui avait été confiée sur la péniche L’Improviste, et il avait pu, six soirées durant, mettre en lumière un aspect spécifique de sa musique. Voyages, standards, musique pour image, musiques de l’image… J’ai rendu compte de ces soirées sur Citizen Jazz, et reste vive l’impression d’entendre un musicien donnant du sens à son propos en interrogeant ses racines. Pierre Durand, c’est le mec qui aime jouer bien au fond du temps, qui s’émerveille d’une mélodie de dentelle, qui paye son tribut aux ainés, qui fait crier sa guitare, qui projette autant d’intensité dans le susurrement d’une suite d’accords délicats que dans la superposition de riffs rageurs, qui trouve naturellement, parmi les musiques aimées et intégrées, l’approche qui sied à ce qu’il joue et ce qu’il souhait exprimer. Cela s’entend dès l’ouverture du disque, où le morceau « Tribute » représente un voyage dans le temps où est contée, non sans concision, l’évolution du jazz, du berceau Africain jusqu’aux formes actuelles.

C’est parce que ses racines sont nombreuses et profondes que sa musique est si vivante et sonne juste. Le Roots quartet, formation dont le nom peut tout aussi bien renvoyer à ces « sources » qu’à l’énergie toujours brute de son jeu, se fixe sur disque après plusieurs années d’existence. Et comme par inversion des valeurs, l’improvisation presque totale du premier chapitre laisse place un une musique travaillée, polie, façonnée à cinq, le temps ayant à coup sûr fait sa part du travail. La production, dont il convient de souligner la qualité, va dans ce sens. Au rendu naturellement imparfait de son solo succède un son de groupe puissant, rond et propre. La musique, elle, est différente mais conserve les caractéristiques qui avaient suscité l’enthousiasme lors de la sortie de NOLA improvisations : elle demeure en équilibre entre la sophistication et le chant, avec ses formes renouvelées qui jamais ne voilent l’intention première. 

Dans l’interprétation de ces compositions, dont certaines sembleront familières à qui suit un peu le guitariste, le quartet est lumineux. La formation a suffisamment de vécu pour que chacun puisse y déployer sa personnalité. C’est précisément une rythmique de caractère qu’a sollicité le guitariste. Le jeu aéré, parfois ascétique de Joe Quitzke et les lignes élégantes de Guido Zorn confèrent une couleur rythmique unique, à la fois ronde et pleine d’aspérités. Hugues Mayot, avec sa sonorité chaleureuse dépourvue de vibrato, joue la carte d’une apparente simplicité. Peu d’éruptions dans ses interventions, mais des notes choisies et des phrases empreintes d’un lyrisme discret. Toute la magie de cet équilibre éclate dans un « Self Portrait » où, dans une narration délicate, se succèdent trois parties aux nom évocateurs : « L’atrappe-rêve / La danse du voyage / Mingus ». Le grand Charles, on y repense dans « Le regard des autres », une composition à tiroirs  qui représente la proposition la plus ancrée dans le jazz. Ailleurs, de nombreux horizons sont évoqués, le plus souvent par des morceaux calmes et envoûtants, telles les magnifiques ballades « Llora, tu hijo a muerto » et « My Fighting Irish Girl », toutes deux représentatives de la capacité du groupe à se fondre dans des traditions différentes, ou encore « Les noces de menthe », qui fait à nouveau jour sur les talents de mélodiste de Pierre Durand.

¡Libertad ! est un disque riche et serein, auquel on revient avec un plaisir intact. Donner à cette musique cette esthétique sincère est une des libertés prises par ce Roots Quartet, qui montre ici comme lors de ses concerts une belle capacité à allier énergie et raffinement.

22 octobre 2016

Guillaume Aknine, Jean Dousteyssier et Jean-Brice Godet – Harvest





Guillaume Aknine : guitare, banjo, harmonica
Jean Dousteyssier : clarinettes, harmonica, guitare
Jean-Brice Godet : clarinettes, harmonica, guitare, radio



Cela fait 44 ans que le parfum exhalé par Harvest entête les mélomanes. Il est, comme ça, des disques dont on sait qu’ils ne se terniront jamais. Le trio réuni par Guillaume Aknine, qui assure la direction artistique du projet, n’a pas pour ambition d’en livrer une relecture, mais plutôt de chercher à évoquer ce parfum par effluves, en s’attachant non pas au répertoire, dont seuls deux morceaux sont cités, mais en livrant une réflexion sur le personnage, ses processus de création, son esthétique.

Les principaux éléments de la musique d’Harvest sont isolés et sculptés indépendamment comme des pièces soigneusement ouvragées afin de faciliter leur assemblage. Cela commence par trois harmonicas qui installent la musique dans un territoire inédit, la sonorité chaleureuse et l’ambiance « feu de camp » étant mis au service d’un propos non figuratif. La folk apparaît de manière fantomatique, comme de fugaces formes traversant un songe. Puis la guitare fait surface, indocile et portée par des clarinettes qui explorent d’audacieux territoires harmoniques, en miroir des ambiances créées par l’orchestre symphonique de Londres dans l’œuvre originale. Peu a peu la musique prend forme, sans que jamais elle ne soit décidée, ou définitive. Le trio avance, trouve sa voie malgré l’absence de repaires. Au long de cette errance en deux parties, Neil Young est cité, évoqué. Invoqué ? Peut-être… Le trio joue du non dit, à contre-sens de la beauté formelle des chansons qui nourrissent son cheminement. 

A mesure que les contours de la musique de Neil Young sont crayonnés, sa forme se révèle. Et c’est seulement à partir de la moitié de la seconde partie, après d’engagées circonvolutions, qu’apparaissent des silhouettes familières. Celle de « Words (Between The Lines Of Age) », jolie lecture simple et profonde de ce thème sur lequel vagabondent les clarinettes de Jean Dousteyssier et Jean-Brice Godet, puis, comme un aboutissement, celle d’ « Harvest », jouée à trois guitares et servie par un magnifique arrangement minimaliste.

L’attachement au sens de la musique et le rejet des routes toutes tracées sont communs au Loner et au trio. Au début de la seconde partie, Jean-Brice Godet joue avec magnétophone et radio en faisant surgir pêle-mêle extraits du disque et extraits d’interviews. On entend Neil Young préciser qu’il n’aspire pas à faire la couverture des magazines people, ou encore confesser à Antoine De Caunes qu’il n’écoute plus de soft rock californien, mais qu’il s’intéresse à la New Wave, en précisant qu’à ses yeux le terme est erroné puisque cette musique représente en réalité une continuité. En utilisant les propres paroles du canadien, le trio fait sa déclaration d’indépendance, et susurre à son aîné, avec tout ce que l’innocence a de poétique : Old Man, take a look at my life, I’m a lot like you…

29 juillet 2016

Christophe Panzani – Les âmes perdues




Christophe Panzani : saxophone ténor

Edouard Ferlet, Leonardo Montana, Laia Genc, Dan Tepfer, Guillaume Poncelet, Tony Paeleman, Yonathan Avishai : piano



Voilà un disque que l’on attendait pas, et qui arrive non pas comme un chien sur un jeu de quille, mais plutôt comme une brise fraîche et légère un jour de canicule. Christophe Panzani est un saxophoniste tout à fait passionnant que l’on a plaisir à croiser régulièrement en tant que sideman ou co-leader. De The Drops à The Watershed en passant par le quintet de Florian Pellissier ou le groupe Circles d’Anne Paceo où il officie en remplacement ou en complément d’Emile Parisien, nombreuses ont été les occasions récentes d’entendre ce musicien à la fois discret et solide. Dans les formations sus-citées, il a plutôt tendance à livrer un jeu robuste, avec un son puissant, une attaque franche et une présence autoritaire. Ce qui rend d’autant plus surprenante sa posture dans « Les âmes perdues », où il joue en duo avec sept pianistes différents, privilégiant cette fois la retenue, voire la fragilité.

Les morceaux écrits pour ces occasions sont très beaux, avec des thèmes qui se dessinent peu à peu ou s’évaporent, et qui se réfléchissent entre le piano et le saxophone. L’intérêt principal du disque est on ne peut plus simple : il est beau et procure des émotions à l’auditeur. Mais il a au delà de ça une spécificité qui est une réelle force : il met en lumière l’impact qu’un musicien peut avoir sur l’autre, ici en l’occurrence l’influence de chaque pianiste sur le jeu de Panzani, que ce soit en terme d’énergie, de phrasé ou de placement. Car si l’ensemble est tout à fait cohérent et construit comme un seul projet et non un recueil, on constate pour chaque pièce une « formule » différente, une manière de se placer, de projeter sa sonorité, d’interagir avec l’autre qui semble étroitement liée à la personnalité des pianistes.

Chaque plage est de fait une redécouverte, et l’apparente unité de ton (les compositions sont douces, lentes, poétiques) révèle plus qu’elle ne la voile la richesse que constitue la présence des sept pianistes. D’autant que chacun d’entre eux semble parvenir, par son toucher, sa manière d’embrasser la mélodie, de l’accompagner simplement, de chercher l’interaction ou l’imbrication,  à souligner une facette du jeu du saxophoniste – suggestion, chant stricto-sensu, sinuosité, effleurement ou étreinte.

Par bonheur, le disque retranscrit parfaitement l’état d’esprit dans lequel il a été envisagé. Des rencontres, simples, laissant une place la plus importante possible à la fraîcheur, la spontanéité. La musique partagée par Christophe Panzani et ses hôtes/invités s’impose à l’auditeur, elle happe, et ses aspérités sont comme autant d’expressions lisibles sur le visage d’une personne qui ne triche pas. Merci pour ça.

16 juin 2016

Citizen Jazz fête ses 15 ans! Souscrivez donc!





Pour fêter dignement ses 15 ans d'existence, Citizen Jazz se couche pour la première fois sur papier!

Une revue sera imprimée à cette occasion, en tirage limité.


Vous pouvez d'ores et déjà souscrire à ce beau projet!

Pour cela c'est simple, on vous explique tout ici!

A tout de suite!!!



08 juin 2016

The Workshop – Conversations With The Drum .. Music By Doug Hammond








Stéphane Payen : saxophone alto
Olivier Laisney : trompette
Guillaume Ruelland : basse
Vincent Sauve : batterie



Ces deux disques ont été enregistrés en même temps, et sont sortis à quelques mois d’intervalle. Pourtant tous deux sont complémentaires, puisque Conversations With The Drum est constitué de compositions de Stéphane Payen tandis que le second, Music By Doug Hammond, voit le groupe reprendre des compositions du batteur mythique cité par Steve Coleman comme l’une des inspirations à l’origine du mouvement M-Base, auquel on associe en France les musiciens du quartet.
Pour l’un comme pour l’autre s’impose un saisissant contraste entre la complexité du jeu collectif et la clarté du son. Vincent Sauve privilégie les frappes sèches et les sonorités peu expansives ; la basse est précise mais peu enveloppante ; le saxophone et la trompette sont impeccablement placés sur les unissons, et leurs phrasés respectifs, souvent incisifs, ne comptent pas le brouillement parmi leurs caractéristiques. On le sait, Stéphane Payen et ses partenaires de jeu sont des rythmiciens pointus. On est loin, dans le fond comme dans la forme, du quartet qui va justement jouer la suspension, l’approximation volontaire ou la montée en force par l’amas. Ces quatre-là restent sur leurs fondamentaux,  sur leur dénominateur commun. C’est donc sur des rythmes impairs que les riffs se fixent, que les thèmes s’articulent et que les conversations se bâtissent. Le son est organique, chaleureux, et si les compositions et leur architecture mettent en lumière la précision dont les musiciens savent faire preuve, on ressent à l’écoute une musique décontractée, très ouverte à l’interaction, pleine de feeling.

Comme dans les autres formations qu’il dirige ou co-dirige (Thôt, Print), Payen trouve au sein des canevas rythmiques des issues pour ses développements mélodiques nerveux. Son saxophone alto, pourvu d’un timbre et d’un grain magnifiques, se coule dans ces espaces enserrés, et trouve dans cette luxuriance d’angles rythmiques la possibilité d’évoluer selon des trajectoires courbes. Olivier Laisney semble pour sa part survoler la rythmique, jouant de la brillance de sa trompette pour imposer ses directions. 

On ressent sur ces deux volumes la force de frappe du groupe, même si l’explosion est plus contenue que recherchée. De nombreux passages, basés sur les mêmes conceptions d’écriture que les pièces denses, montrent également la faculté du quartet à proposer de subtiles nuances sur des épisodes plus ascétiques. 

Ces deux disques, qui ne semblent pas être destinés à être isolés l’un de l’autre, sont disponibles sur le site du label Onze heure onze. Ils sont tous deux, vous l’aurez compris, tout à fait recommandés.