12 mai 2017

Florian Chaigne – Blooming



Florian Chaigne : batterie et percussions

Avec, ici ou là :
Taran Singh : Spoken Word
Elie Dalibert : saxophone alto
Gweltaz Hervé : saxophones soprano et baryton
Alexis Persignan : trombone
Emilie Chevillard : harpe chromatique
Mathieu Lagraula : guitare
Sylvain Didou : contrebasse



Casque sur la tête (c’est encore mieux au casque), on part pour un drôle de voyage, une expérience où la batterie, au cœur de laquelle on a l’impression d’être placé tant la spatialisation des sons a été travaillée, serait une sorte de véhicule onirique. Aux commandes, Florian Chaigne, batteur et percussionniste dont le nom ne vous évoque peut-être rien, encore. En deux mots, c’est un musicien qui a oublié de se restreindre à une case. Un aventurier passé par le classique, le métal, et qui a l’outrecuidance de jouer dans plein de groupes sans rapports de style apparents.

« Mais où le classer alors ? » demande le classeur.
« Pour quoi faire ?», répond le sage.

Ce musicien tous-terrains, donc, a enregistré ce disque, Blooming, où la batterie et les percussions sont centrales et où apparaissent puis s’évaporent des interventions d’invités qui apportent une couleur, une épice, un groove. Outre qu’il constitue une fresque mouvante  dont on se réjouit de ne pouvoir déterminer le style, l’album est avant tout une histoire de rencontres. De musiciens qui se croisent, font un bout de chemin, s’entretiennent, puis passent. Une démarche aléatoire qui révèle, autour de l’hôte, la richesse de l’échange. Ainsi la poésie de Taran Singh se montre-t-elle tout juste vêtue d’un rythm jazz, assombrie par une batterie et une guitare (celle du complice Mathieu Lagraula) en fusion, ou relevée par le chant du trombone d’Alexis Persignan sur « Gold fish ». La batterie survole la marée opaque des sonorités mêlées du trombone et du saxophone alto d’Elie Dalibert (vous savez, le saxophoniste de Sidony box). Elle l’exhorte à deux reprises dans ses échanges tour à tour vifs et appesantis avec Gweltaz Hervé, elle explore les profondeurs avec les graves puissants, à l’archet comme aux doigts, de la contrebasse de Sylvain Didou, elle se love dans l’entrelacs des rythmiques de la contrebasse et de la harpe d’Emilie Chevillard… Elles sont, ces batteries et percussions, à l’initiative de ruptures, de contrastes, de sauts au dessus des océans. La palette de sonorités comme la diversité des modes de jeu entretiennent sans peine l'intérêt de l'auditeur, qui peut à loisir laisser son écoute dériver comme l'observateur son regard devant un paysage chargé de détails.


Ce périple sonore, d’un continent à un autre, d’un style à un autre, d’une dimension à une autre, est narré avec intelligence. Il ne ressemble en rien à un catalogue de savoir-faire, mais est, au contraire, sensible et empreint d’humilité. Si ce n’est déjà fait, Florian Chaigne est un musicien-conteur à découvrir, et Blooming un beau moyen de faire sa connaissance.

09 mai 2017

Ricardo Izquierdo, Mauro Gargano et Fabrice Moreau – ANTS



Ricardo Izquierdo : saxophone tenor
Mauro Gargano : contrebasse
Fabrice Moreau : batterie


La constitution de ce trio n’est pas une surprise pour qui suit les pérégrinations de ces trois magnifiques musiciens, qui n’ont eu de cesse depuis plusieurs années de se croiser ou s’inviter mutuellement. Mauro Gargano et Fabrice Moreau forment une section rythmique que l’on a souvent eu l’occasion d’écouter, toujours avec plaisir, que ce soit aux côtés de Bruno Angelini (So Now ?), au sein du groupe Mo Avast du contrebassiste, ou encore avec Alexis Avakian. Le contrebassiste a souvent invité Ricardo Izquierdo dans ses projets (Suite For Battling Siki, Saxophone Tenor Summit…) et le saxophoniste lui a rendu la pareille. Récemment enfin, on a pu entendre le tenor souffler dans plusieurs formations présentées par Fabrice Moreau au Comptoir de Fontenay. Autant dire que ANTS est une formation qui semble couler de source.

On s’attend de fait à un jeu sûr, marqué par la confiance, les habitudes et la connaissance réciproque. ANTS propose en réalité mieux que cela. Pas ici de démonstration de force, pas de certitudes, pas réellement de zone de confort. Le trio tire parti de ses heures de vol pour proposer une musique suspendue, toujours maintenue dans un équilibre précaire par les trois musiciens qui invitent le silence à leur table, et avancent comme l’équilibriste sur un fil tendu à belle hauteur. C’est donc la fragilité qui interpelle en premier lieu. Cette volonté d’éviter le recours au jeu dense pour au contraire l’ajourer et ainsi privilégier les réelles possibilités de dialogue entre les instruments. Dommage que le terme de triangle équilatéral soit galvaudé, je l’aurais volontiers utilisé ici tant  chacune des trois parties semble avoir une égale importance dans la solidité du propos, justement basé sur l’interdépendance des trois voix. Et quelles voix ! toutes trois personnelles, maîtrisées et complexes, avec des phrases magnifiques qui se tressent et se soulignent… Le travail collectif, tout en écoute, retenue et initiatives audacieuses, interpelle par sa dimension graphique, comme des formes irrégulières trouvant un équilibre inattendu par leur imbrication.

Fabrice Moreau phrase avec ses futs et cymbales, incorpore beaucoup de respirations à son jeu décidément atypique. Il esquisse, en adoptant tour à tour des postures de batteur ou de percussionniste, une rythmique évanescente à laquelle les commentaires et lignes discontinues de Mauro Gargano donnent du corps. Le contrebassiste est sans cesse dans l’invention et déploie son jeu puissant avec finesse et autorité. Ricardo Izquierdo fait siens ces mouvements constants, s’y fond avec ses notes chaudes qui s’amoncèlent parfois en envolées éclatantes. Peut-être est-ce sur ce disque que se dévoile de manière la plus édifiante le fait qu’il a aujourd’hui, sur son instrument, un son et une articulation singuliers.

Les trois musiciens se partagent, à l’exception d’une relecture de Louis-Noël Belaubre, la paternité du répertoire, constitué de très belles compositions propices à la construction ou déconstruction de ce trilogue qui, s’il ne manque pas d’énergie (on la sent affleurer, elle éclate brièvement dans une partie réjouissante de « Valentia »), se fait un devoir de la contenir, comme pour la rendre plus précieuse.

Le trio se produira le 15 juin au Sunside. Une croix à mettre sur le calendrier, car nul doute que le concert sera, à l’image de cet album, un ravissement.


26 février 2017

Joëlle Léandre - A Woman's Work...






Joëlle Léandre : contrebasse, voix

Avec, selon les enregistrements:
Maggie Nicols : voix
Irène Schweizer : piano
Mat Maneiri : violon, alto
Lauren Newton : voix
Jean-Luc Cappozzo : trompette
Fred Frith : guitare
Zlatko Kaučič : batterie
Evan Parker : saxophone
Agustí Fernández : piano



Madame Léandre ne plaisante pas avec la musique.
Joëlle tient l’humour en haute estime.

Madame Léandre ne laisse pas le choix des directions au hasard.
Joëlle aime se perdre.

Madame Léandre place l’esthétique au premier plan.
Joëlle casse les codes plastiques.

Madame Léandre saute d’avions en trains, de taxis en hôtels, de scènes en cabines.
Mais Joëlle ne s’éloigne jamais de ses complices.

Personnalité complexe, mais personne d’une grande simplicité, Joëlle Léandre transpose ses propres paradoxes à sa musique. Mieux encore, elle en joue. Elle les joue, les anime, les entretient, les attise. D’où peut-être cette musique si sophistiquée et pourtant simplement tripale, livrée avec une vitalité qui n’appartient qu’aux intentions sans calcul. Chez elle le saut dans le vide n’est pas une option, il s’agit non pas de choir, mais de chercher l’envol.

Madame Léandre, donc, sillonne le monde, les mondes, pour permettre à Joëlle de retrouver les siens et bâtir avec eux de nouveaux ailleurs oniriques. D’un point de vue formel, les propositions musicales qui résultent de ces rencontres ou échanges au long cours ont bien évidemment des atours rugueux. La joliesse n’est pas en odeur de sainteté lorsqu’il s’agit de se dévoiler et de mettre l’autre à nu. Il faut que ça parle franco, on met ses tripes sur la table, ici.

Madame Léandre a quarante ans de voyages dans les pattes et dans les mains. Alors, en guise de fête pour Joëlle, le label polonais Not Two publie un beau coffret comportant 8 disques, comme une série d’instantanés qui proposent, à défaut d’un portrait exhaustif, quelques angles à aborder, et par là même quelques heures d’écoute délectables. On y entend la dame dans des contextes fort hétérogènes, en solo un peu, en duo beaucoup, mais aussi en trio avec Les diaboliques ou encore en quartet. Joëlle dans son intimité, dans sa joie de l’échange, dans l’effervescence du collectif.

Un concert enregistré à Moscou avec Les Diaboliques (Maggie Nicols et Irène Schweizer) fait office d’entrée en matière, et pour l’auditeur de plongée dans le grand bain. Exigeant, décalé, puissant et rugueux, le débat, porté haut par les trois dames, nous astreint à une écoute impliquée mais pour le moins exaltante. Les trois pensées sinueuses s’organisent, les espaces se saturent ou se libèrent, avec comme constante une sensibilité âpre mais tangible.

Dans le livret aux liner notes copieuses, la contrebassiste précise que le duo demeure sa formule préférée. On peut supposer que cette configuration est celle qui lui permet d’explorer simultanément le monde de son interlocuteur et ses propres paysages intérieurs, trouvant par à-même des espaces suffisants pour développer son propos tout en le soumettant à l’autre pour que les chemins se multiplient.

L’écoute des différents duos qui constituent le gros du coffret (5 disques sur les 8) met en lumière la facilité avec laquelle la contrebassiste absorbe l’autre et s’offre à lui. Elle aborde différemment chaque conversation mais son jeu reste immédiatement identifiable.

Et, toujours, Joëlle et ses complices tirent parti d’une technique assurée pour rendre s’aventurer sur des terrains instables, pour prendre le risque du déséquilibre. Sauf qu’on ne se casse pas la gueule lorsqu’on lévite, pas même dans un rapport à l’autre sans cesse refondu. Avec Mat Maneiri, la relation est presque gémellaire, de par la commune famille d’instruments, mais aussi par le placement, l’articulation des idées.  Cela apporte de la densité, des interactions fiévreuses qui explosent ou s’évanouissent en seynètes dramatiques portées par des vibrations organiques. Un phénomène équivalent se produit avec Lauren Newton, sur le champ vocal. Le chant de la contrebasse et la capacité des deux femmes à glisser du lead au commentaire montrent le partage instantané d’un champ lexical commun, que le temps aura favorisé. Du dialogue complice qu’elle entretient plus loin avec Jean-Luc Cappozzo, ce sont des effets d’opposition qui émergent. Le trompettiste produit des sifflements flûtés en utilisant sa seule embouchure, éclate son phrasé en interjections et petites projections venant se lover dans les méandres de la contrebasse. Rapport de forces volontairement déséquilibré entre la jungle sonore des basses fréquences et la trompette qui y évolue comme quelque esprit espiègle. Une poésie abstraite chargée d’humour, mais aussi d’émotions comme sur la dernière plage du disque, où les notes, notamment de la trompette, sont plus timbrées, tenues, et où se déploie un lyrisme à deux avec de somptueuses plongées dans les graves à l’archet. Plus incertaine et guidé par la mise en danger réciproque, la rencontre avec le formidable guitariste Fred Frith en appelle à notre goût pour l’imprédictible et la porosité. Le son centré et tellurique de la contrebasse constitue un parfait contrepoint aux hallucinations soniques de la guitare au long de paysages atmosphériques où les deux musiciens sont capables du plus grand raffinement dans la proposition de sonorités effleurées. Il y a là des pièces plus longues, où chaque accident est exploité, où les cheminements sont soumis aux fantaisies que les deux funambules s’autorisent. Ainsi la seconde pièce se précipite-t-elle, sous l’impulsion du guitariste, dans une vertigineuse mise en tension qui met en branle chaque idée précédemment proposée.

Les deux derniers disques du coffret, outre qu’ils sont tous deux magnifiques, s’avèrent particulièrement intéressants puisqu’on y découvre deux enregistrements réalisés à deux jours d’intervalle dans un club de Cracovie avec les mêmes musiciens (Zlatko Kaučič, Evan Parker et Agustí Fernández), une fois en quartet, puis sur une série de duos avec chaque musicien. L’improvisation à quatre se fait par touches, chacun s’évertuant à nourrir un propos collectif acerbe, tendu, anguleux, solidement ancré dans l’esthétique de la Free Music, tandis que la déclinaison de ces échanges en duos laisse davantage de place à la sensualité. D’un côté les lignes de fuites multiples, les tâtonnements qui ouvrent des brèches au déploiement d’une énergie libérée dans le tumulte, de l’autre une identique exigence mais un partage de l’espace qui favorise l’aboutissement des idées, les évolutions lentes vers les profondeurs. On sait Madame Léandre capable de les sonder . Il suffit pour s’en convaincre d’écouter Joëlle, sur le sixième disque, nous entraîner en solo dans les contrées reculées dont elle seule connaît l’accès.

15 février 2017

Roberto Negro - Garibaldi Plop




Roberto Negro : piano
Valentin Ceccaldi : violoncelle
Sylvain Darrifourcq : batterie


L’habituel regard espiègle, celui qu’on connaît à Roberto Negro, est absent, ou du moins effacé, du visage qui orne la pochette de Garibaldi Plop, mais les traits sont familiers.  Ce n’est pas le pianiste, mais son père, Giorgio Negro, au sortir de la seconde guerre mondiale qui fût pour lui comme pour beaucoup à l’origine de surprises de mauvais goût. Une lettre glissée dans le disque en guise de livret évoque la difficulté des conditions de vie. Le froid, la faim, la peur, le péril des valeurs. C’est à partir d’une anecdote relatée par son père et dont témoigne la photo utilisée pour le recto et le verso de la pochette du disque que Roberto Negro a imaginé ce programme. Une escapade un peu folle du jeune Giorgio et de deux de ses acolytes de la brigade Garibaldi ; une histoire dont seules les périodes troublées de l’histoire peuvent être le théâtre. L’époque, le contexte et le lieu ne sont fort heureusement plus les mêmes, mais on ne peut s’empêcher de remarquer la similitude entre le pianiste et son père. Le culot, la prise de risque, l'audace.

L’évocation de l’escapade de ces trois jeunes italiens que l’on imagine perdus dans une tempête d’émotions contraires (obéir, survivre, risquer, endurer, manger…) donne lieu à une suite dont les différentes parties relatent des faits liés à l’aventure en question, et dont l’interprétation est toujours intense, picturale. Le trio que le pianiste forme avec la paire rythmique Valentin Ceccaldi / Sylvain Darrifourcq  évoque la course effrénée avec une musique traversée de violence, aux ruptures fortes, une musique inondée par un piano pressant et propulsée par une rythmique effervescente. Ce qui se joue ici c’est aussi l’attente, la peur, comme durant les deux parties de « Camouflage », dont la deuxième atteint des sommets de tension sous l’archet de Valentin Ceccaldi, et les fulgurances du piano et de la batterie, qui s’évaporent au gré de quelques accords en forme de délivrance. Tout bien entendu n’est pas enfermé dans un registre sombre. La musique du trio n’est dépourvue ni d’humour, ni d’optimisme. Cette histoire comporte des passages heureux, comme celui du « festin » (« Farina, crusca e voto alla Madonna »), durant lequel le trio joue sur des contrastes forts pour dépeindre la préparation du repas, son partage, où la sensation retrouvée de satiété, sûrement. Avec une alternance d’éclairs, de passages bruitistes et de pulsation dansante, Roberto Negro nous invite à la table de bois, au dessus de laquelle on imagine les visages amusés et tendus. 

Au fil de ce programme concis et magnifiquement scénarisé, le trio saisit toutes les occasions de développer, et avec quelle véhémence, des petites histoires plus ou moins heureuses, toujours baignées dans une atmosphère à la fois brumeuse et poisseuse, mais ponctuées de notes acidulées, d’éphémères jaillissements de joie.  Roberto Negro, Valentin Ceccaldi et Sylvain Darrifourcq, eux aussi un peu maquisards, incarnent magnifiquement cette torpeur latente, ce mélange aigre-doux d’arrogance et d’incertitude. Leur musique n’est pas de celles qui se consument paresseusement, elle est ardente, explosive, poignante, imprévisible jusqu’à un aboutissement en forme de résurgence où le trio, devenu fantomatique comme de lointains souvenirs, porte les mots, prononcés comme s’ils n’étaient pas si graves, du papa résistant.

06 janvier 2017

Pierre Durand Roots 4tet – ¡Libertad !






Pierre Durand : guitare
Hugues Mayot : saxophone tenor
Guido Zorn : contrebasse
Joe Quitzke : batterie


Savoir rester en prise directe avec ce qui le nourrit tout en développant son propre univers n’est pas la moindre qualité de Pierre Durand. Cela transpirait déjà dans le premier chapitre de son histoire, NOLA Improvisations, pour lequel il avait traversé l’Atlantique afin d’aller improviser, à la Nouvelle Orléans, sur le lieu de naissance de nombre de ses musiques de cœur. Chez lui, les influences (blues, jazz, rock, musique classique ou encore bien des folklores) sont comme autant de moyens d’extérioriser son chant intérieur. Tout ce qu’il joue est tripal, façonné par le travail (d’absorption, de mise en forme) mais soumis à l’élan.

Lors de la sortie de son premier disque, une carte blanche lui avait été confiée sur la péniche L’Improviste, et il avait pu, six soirées durant, mettre en lumière un aspect spécifique de sa musique. Voyages, standards, musique pour image, musiques de l’image… J’ai rendu compte de ces soirées sur Citizen Jazz, et reste vive l’impression d’entendre un musicien donnant du sens à son propos en interrogeant ses racines. Pierre Durand, c’est le mec qui aime jouer bien au fond du temps, qui s’émerveille d’une mélodie de dentelle, qui paye son tribut aux ainés, qui fait crier sa guitare, qui projette autant d’intensité dans le susurrement d’une suite d’accords délicats que dans la superposition de riffs rageurs, qui trouve naturellement, parmi les musiques aimées et intégrées, l’approche qui sied à ce qu’il joue et ce qu’il souhait exprimer. Cela s’entend dès l’ouverture du disque, où le morceau « Tribute » représente un voyage dans le temps où est contée, non sans concision, l’évolution du jazz, du berceau Africain jusqu’aux formes actuelles.

C’est parce que ses racines sont nombreuses et profondes que sa musique est si vivante et sonne juste. Le Roots quartet, formation dont le nom peut tout aussi bien renvoyer à ces « sources » qu’à l’énergie toujours brute de son jeu, se fixe sur disque après plusieurs années d’existence. Et comme par inversion des valeurs, l’improvisation presque totale du premier chapitre laisse place un une musique travaillée, polie, façonnée à cinq, le temps ayant à coup sûr fait sa part du travail. La production, dont il convient de souligner la qualité, va dans ce sens. Au rendu naturellement imparfait de son solo succède un son de groupe puissant, rond et propre. La musique, elle, est différente mais conserve les caractéristiques qui avaient suscité l’enthousiasme lors de la sortie de NOLA improvisations : elle demeure en équilibre entre la sophistication et le chant, avec ses formes renouvelées qui jamais ne voilent l’intention première. 

Dans l’interprétation de ces compositions, dont certaines sembleront familières à qui suit un peu le guitariste, le quartet est lumineux. La formation a suffisamment de vécu pour que chacun puisse y déployer sa personnalité. C’est précisément une rythmique de caractère qu’a sollicité le guitariste. Le jeu aéré, parfois ascétique de Joe Quitzke et les lignes élégantes de Guido Zorn confèrent une couleur rythmique unique, à la fois ronde et pleine d’aspérités. Hugues Mayot, avec sa sonorité chaleureuse dépourvue de vibrato, joue la carte d’une apparente simplicité. Peu d’éruptions dans ses interventions, mais des notes choisies et des phrases empreintes d’un lyrisme discret. Toute la magie de cet équilibre éclate dans un « Self Portrait » où, dans une narration délicate, se succèdent trois parties aux nom évocateurs : « L’atrappe-rêve / La danse du voyage / Mingus ». Le grand Charles, on y repense dans « Le regard des autres », une composition à tiroirs  qui représente la proposition la plus ancrée dans le jazz. Ailleurs, de nombreux horizons sont évoqués, le plus souvent par des morceaux calmes et envoûtants, telles les magnifiques ballades « Llora, tu hijo a muerto » et « My Fighting Irish Girl », toutes deux représentatives de la capacité du groupe à se fondre dans des traditions différentes, ou encore « Les noces de menthe », qui fait à nouveau jour sur les talents de mélodiste de Pierre Durand.

¡Libertad ! est un disque riche et serein, auquel on revient avec un plaisir intact. Donner à cette musique cette esthétique sincère est une des libertés prises par ce Roots Quartet, qui montre ici comme lors de ses concerts une belle capacité à allier énergie et raffinement.

22 octobre 2016

Guillaume Aknine, Jean Dousteyssier et Jean-Brice Godet – Harvest





Guillaume Aknine : guitare, banjo, harmonica
Jean Dousteyssier : clarinettes, harmonica, guitare
Jean-Brice Godet : clarinettes, harmonica, guitare, radio



Cela fait 44 ans que le parfum exhalé par Harvest entête les mélomanes. Il est, comme ça, des disques dont on sait qu’ils ne se terniront jamais. Le trio réuni par Guillaume Aknine, qui assure la direction artistique du projet, n’a pas pour ambition d’en livrer une relecture, mais plutôt de chercher à évoquer ce parfum par effluves, en s’attachant non pas au répertoire, dont seuls deux morceaux sont cités, mais en livrant une réflexion sur le personnage, ses processus de création, son esthétique.

Les principaux éléments de la musique d’Harvest sont isolés et sculptés indépendamment comme des pièces soigneusement ouvragées afin de faciliter leur assemblage. Cela commence par trois harmonicas qui installent la musique dans un territoire inédit, la sonorité chaleureuse et l’ambiance « feu de camp » étant mis au service d’un propos non figuratif. La folk apparaît de manière fantomatique, comme de fugaces formes traversant un songe. Puis la guitare fait surface, indocile et portée par des clarinettes qui explorent d’audacieux territoires harmoniques, en miroir des ambiances créées par l’orchestre symphonique de Londres dans l’œuvre originale. Peu a peu la musique prend forme, sans que jamais elle ne soit décidée, ou définitive. Le trio avance, trouve sa voie malgré l’absence de repaires. Au long de cette errance en deux parties, Neil Young est cité, évoqué. Invoqué ? Peut-être… Le trio joue du non dit, à contre-sens de la beauté formelle des chansons qui nourrissent son cheminement. 

A mesure que les contours de la musique de Neil Young sont crayonnés, sa forme se révèle. Et c’est seulement à partir de la moitié de la seconde partie, après d’engagées circonvolutions, qu’apparaissent des silhouettes familières. Celle de « Words (Between The Lines Of Age) », jolie lecture simple et profonde de ce thème sur lequel vagabondent les clarinettes de Jean Dousteyssier et Jean-Brice Godet, puis, comme un aboutissement, celle d’ « Harvest », jouée à trois guitares et servie par un magnifique arrangement minimaliste.

L’attachement au sens de la musique et le rejet des routes toutes tracées sont communs au Loner et au trio. Au début de la seconde partie, Jean-Brice Godet joue avec magnétophone et radio en faisant surgir pêle-mêle extraits du disque et extraits d’interviews. On entend Neil Young préciser qu’il n’aspire pas à faire la couverture des magazines people, ou encore confesser à Antoine De Caunes qu’il n’écoute plus de soft rock californien, mais qu’il s’intéresse à la New Wave, en précisant qu’à ses yeux le terme est erroné puisque cette musique représente en réalité une continuité. En utilisant les propres paroles du canadien, le trio fait sa déclaration d’indépendance, et susurre à son aîné, avec tout ce que l’innocence a de poétique : Old Man, take a look at my life, I’m a lot like you…

29 juillet 2016

Christophe Panzani – Les âmes perdues




Christophe Panzani : saxophone ténor

Edouard Ferlet, Leonardo Montana, Laia Genc, Dan Tepfer, Guillaume Poncelet, Tony Paeleman, Yonathan Avishai : piano



Voilà un disque que l’on attendait pas, et qui arrive non pas comme un chien sur un jeu de quille, mais plutôt comme une brise fraîche et légère un jour de canicule. Christophe Panzani est un saxophoniste tout à fait passionnant que l’on a plaisir à croiser régulièrement en tant que sideman ou co-leader. De The Drops à The Watershed en passant par le quintet de Florian Pellissier ou le groupe Circles d’Anne Paceo où il officie en remplacement ou en complément d’Emile Parisien, nombreuses ont été les occasions récentes d’entendre ce musicien à la fois discret et solide. Dans les formations sus-citées, il a plutôt tendance à livrer un jeu robuste, avec un son puissant, une attaque franche et une présence autoritaire. Ce qui rend d’autant plus surprenante sa posture dans « Les âmes perdues », où il joue en duo avec sept pianistes différents, privilégiant cette fois la retenue, voire la fragilité.

Les morceaux écrits pour ces occasions sont très beaux, avec des thèmes qui se dessinent peu à peu ou s’évaporent, et qui se réfléchissent entre le piano et le saxophone. L’intérêt principal du disque est on ne peut plus simple : il est beau et procure des émotions à l’auditeur. Mais il a au delà de ça une spécificité qui est une réelle force : il met en lumière l’impact qu’un musicien peut avoir sur l’autre, ici en l’occurrence l’influence de chaque pianiste sur le jeu de Panzani, que ce soit en terme d’énergie, de phrasé ou de placement. Car si l’ensemble est tout à fait cohérent et construit comme un seul projet et non un recueil, on constate pour chaque pièce une « formule » différente, une manière de se placer, de projeter sa sonorité, d’interagir avec l’autre qui semble étroitement liée à la personnalité des pianistes.

Chaque plage est de fait une redécouverte, et l’apparente unité de ton (les compositions sont douces, lentes, poétiques) révèle plus qu’elle ne la voile la richesse que constitue la présence des sept pianistes. D’autant que chacun d’entre eux semble parvenir, par son toucher, sa manière d’embrasser la mélodie, de l’accompagner simplement, de chercher l’interaction ou l’imbrication,  à souligner une facette du jeu du saxophoniste – suggestion, chant stricto-sensu, sinuosité, effleurement ou étreinte.

Par bonheur, le disque retranscrit parfaitement l’état d’esprit dans lequel il a été envisagé. Des rencontres, simples, laissant une place la plus importante possible à la fraîcheur, la spontanéité. La musique partagée par Christophe Panzani et ses hôtes/invités s’impose à l’auditeur, elle happe, et ses aspérités sont comme autant d’expressions lisibles sur le visage d’une personne qui ne triche pas. Merci pour ça.